chapitre 7 - 2

  - Non non, tout va bien. C’est juste que...  
  Je n’allais pas oser lui demander ? Non, j’étais trop folle, j’allais me prendre un râteau, et le coup de Tim m’avait largement suffi.  
  - Je suis juste surprise que ton oncle m’épie ! Mentais-je éhontément, même si une petite part de vérité se cachait dans mes propos.  
  - Il ne t'épiait pas, c’est juste qu’en passant, il a vu que...  
  - Laisse tomber, ce n’est pas grave. Peux-tu m’aider à réparer ça ? Dis-je un peu triste.  
  - Ha... Heu... Oui, bafouilla-t-il en regardant ce qu’il restait de mon meuble.  
  Il tendit le doigt vers les débris, sembla se concentrer, fit des petits mouvements de l’index tout en marmonnant quelques mots incompréhensibles.  
La commode se restructura en un éclair. J’avais l’impression qu’on me passait son explosion en mode retour arrière dans un film ! C’était subjuguant. J’en restais bouche bée à nouveau !  
  Si je continuais de la sorte, il finirait par savoir combien de dents j’avais de plombées !  
  - Mais comment t’as fait ? Avec moi rien n’a fonctionné !  
  - C’est juste un peu d'entraînement, et de méthode, répondit-il amusé.  
Je restais incrédule.  
  - Ouais, ben moi, rien de rien !  
  - Comment as-tu fait ? me demanda-t-il  
- Ben, comme ça ! Dis-je en montrant le livre. Je me suis concentrée, j’ai pointé l’index, dessinai en l’air l’espèce de petit triangle, et puis voilà, pas mieux, quoi ! Rien n’a fonctionné !  
  - Et la formule ?  
  - Quoi ? Mais quelle formule ? J’ai vu aucune formule !  
- Celle-là, me dit-il en pointant du doigt une ligne que je n’avais pas lue.  
  Houps, je me sentis bête. Une bouffée de chaleur me monta aux joues et en un clin d’œil je devins toute rouge.  
  - Pak pluto kreua ? Qu'est-ce que ça veut dire? C’est en quelle langue ?  
  - C’est de l’Atlante, la langue des enchanteurs ! On ne l’utilise que pour les formules magiques, à ma connaissance, presque plus personne ne la parle.  
Il avait dit ça, comme si le monde de la magie lui était hyper familier.  
  - Écoute, tu vas peux-être me trouver stupide, mais, heu... il existe beaucoup d’enchanteurs ?  
  - Non, pas tant que ça, en fait. Seulement quelques trois ou quatre centaines de milliers dans le monde, répondit-il sérieusement.  
  - Quelques centaines de milliers !!!! Mais c’est énorme !!!!  
- Pas autant que tu ne le crois en vérité. Rapporter à l’échelle de la terre, cela ne fait presque rien, de l’ordre de 0,006 % de la population totale.  
  J’étais épatée. Comment avais-je pu être si bête !  Moi qui me croyais seule à avoir des pouvoirs ! Non mais ma pauvre Melly, quelle prétentieuse tu faisais !
Rien qu’aux États-Unis, il devait bien y avoir au moins quinze mille enchanteurs. Donc ici à Greenver... un et demi. Ce chiffre me fit sourire, j’imaginais le demi-enchanteur. Quelle pomme je faisais parfois !  
  Mais cette nouvelle information piqua un peu plus ma curiosité et boostée par mon imagination galopante, elle ne tarda pas à soulever en moi d’autres interrogations.
- Comment se fait-il qu’on ne les voie pas alors tous ces enchanteurs ? Ne me dis pas que vous avez des ministères, des banques et autres trucs du genre !  
  - Non, nous ne sommes pas dans un livre Melly Parker !  Il n’y a rien de tout ça ! Et pourtant, ça serait peut-être mieux si c’était le cas !
La société des enchanteurs n’en est pas une. Tout d’abord, tous n’ont pas les mêmes pouvoirs, certains sont tout juste bons à faire des tours de cartes.  
Mon calcul du demi-enchanteur n’était peut-être pas si fantaisiste finalement.
Pour le reste, chacun fait ce qu’il veut du moment qu’il ne nuit pas aux autres. Ou du moment qu’il n'essaie pas de s'approprier un territoire qui appartient déjà à quelqu’un. Sinon il arrive que des enchanteurs s’affrontent, et cela engendre des bouleversements terribles pour les simples !  
  - Les simples ?  
  - Oui, les Moris en atlante, les simples, les sans pouvoir. Ce fut le cas pour l’ouragan Katrina ! Ajouta-t-il en faisant la grimace, tu te souviens ?  
Ho que oui je me souvenais, ma tante Lucie, la sœur de ma mère habitait à la nouvelle Orléans, et ça avait été une période noire pour la famille, on s’était fait beaucoup de soucis, surtout que les communications étaient restées longtemps impossibles. Elle s’en était finalement tirée, mais le traumatisme était encore bien présent.  
  J’étais abasourdie, perdue. Si quelques minutes plus tôt, j’étais heureuse de ne plus être seule enchanteresse, là, je plongeais dans un monde totalement inconnu qui me faisait peur. Comment des êtres humains pouvaient-ils provoquer autant de morts et de dégâts juste pour une histoire de territoire ? À bien y réfléchir, cela n’avait rien d’extraordinaire, la plupart des guerres qui avaient eu lieu, n’étaient dictées que par ce genre d'ambitions. Comme quoi, avoir des pouvoirs ne rendaient pas meilleur !  
  - OK, très bien ! dis-je en agitant la main comme pour effacer un tableau qui aurait été rempli de ces nouvelles données.  
  Je devenais suspicieuse.  
  - Comment sais-tu tout cela toi ? Qui t’as si bien renseigné ? Et finalement qu’attends-tu de moi ?  
  - Je vis dans le monde magique depuis ma naissance. Mon oncle est un puissant enchanteur. C’est lui qui s’est chargé de mon enseignement. Et... Je n’attends rien de toi. Enfin, je m’étais dit que peut-être que tu voudrais que... je t’aide un peu à... enfin, comment dire... apprendre.  
  Il avait l’air sincère, mais gêné. Cela me troubla.  
  - Quand tu dis “je m’étais dit”, c’est de toi ou c’est de ton oncle que tu parles ? Demandais-je sur un ton que je n’aurais pas voulu si dur.  
  - De moi, répondit-il en plongeant ses yeux dans les miens. Uniquement de moi ! Pour tout t’avouer, mon oncle n’est même pas très chaud pour cette option !  
  Houaaaaa !!! Il était venu pour moi ! De lui-même ! Et contre l’avis de son oncle ! J’explosais de joie intérieurement. S’il n’avait pas était en face de moi, j’aurais sûrement sauté en l’air. Mais je ne voulais pas passer plus pour une andouille. Tout à coup, un doute me traversa l’esprit.  
  - Heu... Ton oncle, il n’était pas d’accord, il ne va pas me faire exploser quand même, je ne cherche pas la bagarre, je ne veux aucun territoire moi, hein ?!  
  Il éclata de rire.  
- Non, il ne va rien te faire, sois rassurée. C’est un bon enchanteur. Alors, c’est d’accord ?  
  - Oui, marché conclu ! Lui dis-je en tendant la main comme pour sceller un pacte.  
  Il la prit dans la sienne. Le contact de sa peau me fit chavirer. Elle était douce, chaude, il me semblait qu’un lien invisible nous unissait, me laissant percevoir ses pensées, ses sentiments, comme l’unisson de nos âmes. C’était possible ça ? Je ne savais pas, mais je profitai !  
  Je ne sais pas exactement combien de temps nous sommes restés à nous tenir la main, mais apparemment il ne semblait pas non plus pressé de lâcher la mienne. La situation aurait paru bien étrange à qui nous aurait observé.
Il me sourit, son sourire irradia dans mon ventre une vague de chaleur. J'avais envie de le serrer contre moi, de sentir son corps contre le mien.
  - He ! On se calme Melly ! Pensais-je, je ne suis pas une fille facile !
  Pourtant, j'avais bien envie de le devenir.
De toute façon, la question ne se posa pas plus longtemps.
  - Il faut que je parte, me dit Jakob. Mon oncle m'attend.
  - Heu... Oui, me contentais-je de répondre stupidement.
  - Ton devoir de maths, tu veux que je t'aide ? Proposa-t-il en faisant un petit geste de l'index.
  - Quoi ? Tu pourrais ? Juste comme ça ?
  - Oui, répondit-il avec ce sourire qui me faisait fondre à chaque fois.
J'hésitai un moment, c'est vrai que la perspective d'une telle facilité était tentante, mais en même temps...
  - Non, c'est gentil, mais je préfère la manière traditionnelle pour cette fois. Sinon, j'ai bien peur qu'il ne me reste pas grand-chose de cette leçon.
  Il me regarda étrangement, mais je ne sus si c'était de la compréhension, de l'admiration ou même de la désapprobation ! C'était peut-être idiot, mais le fait de ne pas arriver à sonder son sentiment me mit mal à l'aise.
  - C’est toi qui vois !
Il ouvrit la porte de ma chambre, et s'en alla. Je me précipitai derrière lui, l'accompagnant jusqu’à l'entrée. Il franchit le seuil, parcourut la moitié de l'allée sans même me dire un mot. Mon cœur se serra. Qu'avais-je fait pour qu'il change de comportement si rapidement ?
  Je tentai un petit :
  - À demain ?
  Il se retourna à peine, pour me répondre.
  - Oui, à demain Melly.
Son regard avait juste eu le temps de croiser le mien, et je décelai dans ses beaux yeux bruns une indéfinissable lueur de tristesse.
  Il grimpa dans sa Camaro, et en quelques secondes, il avait filé, me laissant seule dans la nuit, le cœur plein de contradictions et la tête pleine de questions.

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