-
Non non, tout va bien. C’est juste que...
Je
n’allais pas oser lui demander ? Non, j’étais trop folle,
j’allais me prendre un râteau, et le coup de Tim m’avait
largement suffi.
-
Je suis juste surprise que ton oncle m’épie ! Mentais-je
éhontément, même si une petite part de vérité se cachait dans
mes propos.
-
Il ne t'épiait pas, c’est juste qu’en passant, il a vu que...
-
Laisse tomber, ce n’est pas grave. Peux-tu m’aider à réparer
ça ? Dis-je un peu triste.
-
Ha... Heu... Oui, bafouilla-t-il en regardant ce qu’il restait de
mon meuble.
Il
tendit le doigt vers les débris, sembla se concentrer, fit des
petits mouvements de l’index tout en marmonnant quelques mots
incompréhensibles.
La
commode se restructura en un éclair. J’avais l’impression qu’on
me passait son explosion en mode retour arrière dans un film !
C’était subjuguant. J’en restais bouche bée à nouveau !
Si
je continuais de la sorte, il finirait par savoir combien de dents
j’avais de plombées !
-
Mais comment t’as fait ? Avec moi rien n’a fonctionné !
-
C’est juste un peu d'entraînement, et de méthode, répondit-il
amusé.
Je
restais incrédule.
-
Ouais, ben moi, rien de rien !
-
Comment as-tu fait ? me demanda-t-il
- Ben,
comme ça ! Dis-je en montrant le livre. Je me suis concentrée,
j’ai pointé l’index, dessinai en l’air l’espèce de petit
triangle, et puis voilà, pas mieux, quoi ! Rien n’a
fonctionné !
-
Et la formule ?
-
Quoi ? Mais quelle formule ? J’ai vu aucune formule !
-
Celle-là, me dit-il en pointant du doigt une ligne que je n’avais
pas lue.
Houps,
je me sentis bête. Une bouffée de chaleur me monta aux joues et en
un clin d’œil je devins toute rouge.
-
Pak pluto kreua ? Qu'est-ce
que ça veut dire? C’est en quelle langue ?
-
C’est de l’Atlante, la langue des enchanteurs ! On ne
l’utilise que pour les formules magiques, à ma connaissance,
presque plus personne ne la parle.
Il avait
dit ça, comme si le monde de la magie lui était hyper familier.
-
Écoute, tu vas peux-être me trouver stupide, mais, heu... il existe
beaucoup d’enchanteurs ?
-
Non, pas tant que ça, en fait. Seulement quelques trois ou quatre
centaines de milliers dans le monde, répondit-il sérieusement.
-
Quelques centaines de milliers !!!! Mais c’est énorme !!!!
- Pas
autant que tu ne le crois en vérité. Rapporter à l’échelle de
la terre, cela ne fait presque rien, de l’ordre de 0,006 % de la
population totale.
J’étais
épatée. Comment avais-je pu être si bête ! Moi
qui me croyais seule à avoir des pouvoirs ! Non mais ma pauvre
Melly, quelle prétentieuse tu faisais !
Rien
qu’aux États-Unis, il devait bien y avoir au moins quinze mille
enchanteurs. Donc ici à Greenver... un et demi. Ce chiffre me fit
sourire, j’imaginais le demi-enchanteur. Quelle pomme je faisais
parfois !
Mais
cette nouvelle information piqua un peu plus ma curiosité et boostée
par mon imagination galopante, elle ne tarda pas à soulever en moi
d’autres interrogations.
-
Comment se fait-il qu’on ne les voie pas alors tous ces
enchanteurs ? Ne me dis pas que vous avez des ministères, des
banques et autres trucs du genre !
-
Non, nous ne sommes pas dans un livre Melly Parker ! Il
n’y a rien de tout ça ! Et pourtant, ça serait peut-être
mieux si c’était le cas !
La
société des enchanteurs n’en est pas une. Tout d’abord, tous
n’ont pas les mêmes pouvoirs, certains sont tout juste bons à
faire des tours de cartes.
Mon
calcul du demi-enchanteur n’était peut-être pas si fantaisiste
finalement.
Pour le
reste, chacun fait ce qu’il veut du moment qu’il ne nuit pas aux
autres. Ou du moment qu’il n'essaie pas de s'approprier un
territoire qui appartient déjà à quelqu’un. Sinon il arrive que
des enchanteurs s’affrontent, et cela engendre des bouleversements
terribles pour les simples !
-
Les simples ?
-
Oui, les Moris en atlante, les simples, les sans pouvoir. Ce fut le
cas pour l’ouragan Katrina ! Ajouta-t-il en faisant la
grimace, tu te souviens ?
Ho que
oui je me souvenais, ma tante Lucie, la sœur de ma mère habitait à
la nouvelle Orléans, et ça avait été une période noire pour la
famille, on s’était fait beaucoup de soucis, surtout que les
communications étaient restées longtemps impossibles. Elle s’en
était finalement tirée, mais le traumatisme était encore bien
présent.
J’étais
abasourdie, perdue. Si quelques minutes plus tôt, j’étais
heureuse de ne plus être seule enchanteresse, là, je plongeais dans
un monde totalement inconnu qui me faisait peur. Comment des êtres
humains pouvaient-ils provoquer autant de morts et de dégâts juste
pour une histoire de territoire ? À bien y réfléchir, cela
n’avait rien d’extraordinaire, la plupart des guerres qui avaient
eu lieu, n’étaient dictées que par ce genre d'ambitions. Comme
quoi, avoir des pouvoirs ne rendaient pas meilleur !
-
OK, très bien ! dis-je en agitant la main comme pour effacer un
tableau qui aurait été rempli de ces nouvelles données.
Je
devenais suspicieuse.
-
Comment sais-tu tout cela toi ? Qui t’as si bien renseigné ?
Et finalement qu’attends-tu de moi ?
-
Je vis dans le monde magique depuis ma naissance. Mon oncle est un
puissant enchanteur. C’est lui qui s’est chargé de mon
enseignement. Et... Je n’attends rien de toi. Enfin, je m’étais
dit que peut-être que tu voudrais que... je t’aide un peu à...
enfin, comment dire... apprendre.
Il
avait l’air sincère, mais gêné. Cela me troubla.
-
Quand tu dis “je m’étais dit”, c’est de toi ou c’est de
ton oncle que tu parles ? Demandais-je sur un ton que je
n’aurais pas voulu si dur.
-
De moi, répondit-il en plongeant ses yeux dans les miens. Uniquement
de moi ! Pour tout t’avouer, mon oncle n’est même pas très
chaud pour cette option !
Houaaaaa !!!
Il était venu pour moi ! De lui-même ! Et contre l’avis
de son oncle ! J’explosais de joie intérieurement. S’il
n’avait pas était en face de moi, j’aurais sûrement sauté en
l’air. Mais je ne voulais pas passer plus pour une andouille. Tout
à coup, un doute me traversa l’esprit.
-
Heu... Ton oncle, il n’était pas d’accord, il ne va pas me faire
exploser quand même, je ne cherche pas la bagarre, je ne veux aucun
territoire moi, hein ?!
Il
éclata de rire.
- Non,
il ne va rien te faire, sois rassurée. C’est un bon enchanteur.
Alors, c’est d’accord ?
-
Oui, marché conclu ! Lui dis-je en tendant la main comme pour
sceller un pacte.
Il
la prit dans la sienne. Le contact de sa peau me fit chavirer. Elle
était douce, chaude, il me semblait qu’un lien invisible nous
unissait, me laissant percevoir ses pensées, ses sentiments, comme
l’unisson de nos âmes. C’était possible ça ? Je ne savais
pas, mais je profitai !
Je
ne sais pas exactement combien de temps nous sommes restés à nous
tenir la main, mais apparemment il ne semblait pas non plus pressé
de lâcher la mienne. La situation aurait paru bien étrange à qui
nous aurait observé.
Il me
sourit, son sourire irradia dans mon ventre une vague de chaleur.
J'avais envie de le serrer contre moi, de sentir son corps contre le
mien.
-
He ! On se calme Melly ! Pensais-je, je ne suis pas une
fille facile !
Pourtant,
j'avais bien envie de le devenir.
De toute
façon, la question ne se posa pas plus longtemps.
-
Il faut que je parte, me dit Jakob. Mon oncle m'attend.
-
Heu... Oui, me contentais-je de répondre stupidement.
-
Ton devoir de maths, tu veux que je t'aide ? Proposa-t-il en
faisant un petit geste de l'index.
-
Quoi ? Tu pourrais ? Juste comme ça ?
-
Oui, répondit-il avec ce sourire qui me faisait fondre à chaque
fois.
J'hésitai
un moment, c'est vrai que la perspective d'une telle facilité était
tentante, mais en même temps...
-
Non, c'est gentil, mais je préfère la manière traditionnelle pour
cette fois. Sinon, j'ai bien peur qu'il ne me reste pas grand-chose
de cette leçon.
Il
me regarda étrangement, mais je ne sus si c'était de la
compréhension, de l'admiration ou même de la désapprobation !
C'était peut-être idiot, mais le fait de ne pas arriver à sonder
son sentiment me mit mal à l'aise.
-
C’est toi qui vois !
Il
ouvrit la porte de ma chambre, et s'en alla. Je me précipitai
derrière lui, l'accompagnant jusqu’à l'entrée. Il franchit le
seuil, parcourut la moitié de l'allée sans même me dire un mot.
Mon cœur se serra. Qu'avais-je fait pour qu'il change de
comportement si rapidement ?
Je
tentai un petit :
-
À demain ?
Il
se retourna à peine, pour me répondre.
-
Oui, à demain Melly.
Son
regard avait juste eu le temps de croiser le mien, et je décelai
dans ses beaux yeux bruns une indéfinissable lueur de tristesse.
Il
grimpa dans sa Camaro, et en quelques secondes, il avait filé, me
laissant seule dans la nuit, le cœur plein de contradictions et la
tête pleine de questions.
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