Chapitre 10 - 2

  Bon sang, les éléments se liguaient contre moi ! Mais je n’allais quand même pas en rester là ! Je décidai d’explorer les lieux, de voir si une lueur filtrait par une fenêtre où j’aurais peut être aperçut quelque chose, ou vu quelqu’un ! Mais rien ! pas une lueur, pas un volet entrebâillé. Je cherchais donc une autre porte, une ouverture, un soupirail n’importe quoi que ce fût. Ce n’était pas facile, il faisait nuit noire, et aucun réverbère n'illuminait ce coin.
  Faire de la lumière, ça aussi c’était quelque chose qu’il faudrait que j’apprenne à faire !
  Je connaissais la formule en latin du petit sorcier à lunette dont j’étais fan, mais dans notre monde, elle ne m’était d’aucune utilité ! C’était de l’atlante dont j’avais besoin !
Alors, je tâtonnais, je scrutais, à la recherche de n’importe quoi ! Il me fallait quelque chose, un indice sur l’occupation  ou non des lieux par mon “ex futur amoureux” ! Mon ex futur amoureux, mon ex futur amoureux ! Pffff, même pour moi ces mots paraissaient ridicules.
  Je suis ridicule ! Ma pauvre Melly, qu’est-ce que tu peux être bête !
Après tout, c’est moi qui lui avais demandé de me raccompagner. C’était moi qui avais tout foutu en l’air en écrivant pouffiasse sur le 4x4 de Tim... Je m’en voulais désormais énormément. Je marchai comme ça la tête basse, me dirigeant vers la rue illuminée à l’entrée de l’impasse.
Lorsque j’arrivai sous les lampadaires, la réalité me sauta aux yeux. J’étais devant la pizzeria que je connaissais ! C’était le même bâtiment ! Quelle belette je faisais ! Évidemment ! Jakob m’avait dit qu’il venait d’Italie. La maison entière devait appartenir à son oncle !
  En même temps, pour ma défense, j’imaginais mal un puissant enchanteur se contenter d’un métier de pizzaïolo !
  Bon, j’en aurais le cœur net.
Elle était ouverte, j’y entrai.
  - Bonsoir.
  La salle n’était pas très pleine. Quelques têtes s’étaient retournées à mon entrée, puis avaient rapidement repris leur repas sans plus s’occuper de moi.
  Un jeune homme d’une vingtaine d’années s’avança vers moi. Brun, le teint mat, la caricature de l’archétype italo-américain. Même son accent sonnait aussi faux que ceux surjoués dans le Scarface d’Hawaks. Un film de 1932. Je l’avais étudié l’année précédente. Il y démontrait que les Italiens étaient tous des gangsters à éradiquer des États-Unis où ils ne s’intégraient pas.
  - Buena sera signorina, je vous installe à une table ? Me demanda-t-il avec un sourire ultra bright qu’il voulait sans doute séduisant.
  La gomina plaquée sur ses cheveux peignés en arrière me donnait plus envie de vomir qu’autre chose. Son costume blanc, ses chaussures de vieux mac des années cinquante, tout en lui me déplaisait. Mais je lui répondis tout de même par un sourire forcé. Moi aussi, je voulais des infos, et j’étais prête pour cela à faire semblant d’accrocher aux œillades peu discrètes de ce jeune dragueur.
  - C’est gentil, mais non, je cherchai juste à joindre un ami à moi qui me semble-t-il habite dans le coin. Vous le connaissez peut-être. Il conduit une Camaro rouge feu.
  Le serveur eut un mouvement de recul et perdit son sourire.
  - Heu... vous voulez parler de Jakob, me demanda-t-il sans aucun accent.
  J'acquiesçai d’un mouvement de tête.
  Le serveur se retourna inquiet. Je suivis son regard. Un homme nous observait depuis le comptoir.
  Il avait les cheveux entièrement blancs, une barbiche droite et pointue de la même couleur. Un bon mètre quatre-vingt-cinq, le buste fier, la tête haute, il semblait tout droit sorti de l’aristocratie. Il était vieux, cela ne faisait aucun doute, mais il m’aurait été impossible de lui donner un âge. Il nous toisait de loin. Je fus parcourue par un frisson de crainte similaire à celui que j’avais ressenti lors de ma première rencontre avec Jakob. L’attirance en moins bien sûr. Cela me glaça le sang. Il cligna des yeux et se retrouva à côté de moi.
  Je sursautai.
Bon sang, c’était un vampire où quoi pour se déplacer si vite ?
  Pour le coup, j’avais vraiment la trouille.
  - Je... j’ai dû me tromper, désolée, tentais-je en voulant m’éclipser le plus rapidement possible.
  Il tendit le bras dans ma direction pour me retenir, mais ne me toucha pas.
  - N’ayez pas peur Melly. Je ne vous veux aucun mal.
  Je me retournai piquée au vif.
  - Comment savez-vous mon nom ? demandai-je avec un aplomb qui me surprit, alors que je tremblais de peur quelques secondes plus tôt.
  Il sourit d’un air mystérieux, comme s’il avait compris quelque chose qui m’échappait.
  - Je suis l’oncle de Jakob.
  Je ne sais pas si ça devait me rassurer, mais bon, au moins, ce n’était pas un vampire, et je n’allais pas me faire sucer le sang dans les minutes à venir.
J’avalais ma salive.
  - Est-ce que je peux lui parler, demandais-je sans sourciller.
  - Il n’est plus ici. Il est reparti.
- Quoi ? Reparti, mais où ? insistais-je sur un ton pas très convenant.
  Si le serveur devint blanc comme un linge en m'entendant parler ainsi et s’éloigna rapidement, lui ne sembla pas se formaliser de l’impolitesse de ma demande et me répondit avec le plus grand calme.
  - En Italie.
  Mince, je ne m'attendais pas à ça. La boule de plomb revint jouer au yoyo avec la chape de ciment dans mon estomac et je perdis toute mon arrogance. Il était parti ! Il m’avait laissée pour de bon. Mes yeux s’embuèrent.
  - Je suis navré que cela vous fasse de la peine, me dit-il d’un air qui semblait véritablement compatissant.
  Je croisai son regard. Si tout à l’heure il m’avait fait peur et semblait d’une sévérité militaire, maintenant, il ressemblait à un grand-père aimant. Étonnamment, je crus y déceler dans ses yeux de la tendresse. Il avait les même que Jakob, mises à part les petites pattes d’oie. C’était donc lui qui avait élevé Jak comme son fils depuis qu’il était petit. Ce changement de comportement ne fit que m’émouvoir davantage. Les larmes étaient là, prêtes à jaillir.
  - Je suis pas mauvaise monsieur, je... je ne cherche pas les ennuis. Si vous le revoyez, dites-lui simplement que je suis désolée.
  Ce furent les dernières paroles que je pus prononcer avant que les sanglots ne m’emportent. Je me détournai et sortis en courant dans la ruelle.
Je n’entendis pas s’il m’avait véritablement répondu ou s’il avait cherché à me retenir, il me sembla déceler un “je sais”, mais je n’en fus pas sûre.
  Pleurant à en perdre le souffle, je n’attendis même pas d’être au fond de l’impasse pour prononcer la formule et repartir dans ma chambre.

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