Chapitre 10 - 1 Rencontre

Chapitre 10 - 1 Rencontre

Odesa


  J’étais sans doute stupide, mais la première idée qui me vint à l'esprit fut les philtres d’amour. Dans toute bonne série sur les sorciers, il y avait toujours un passage les concernant.
  Je sais, je sais, Mamie m’avait prévenue, la magie ne peut pas apporter le véritable amour ! Mais là, après cet échec, j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose. Une espèce de plan B qui puisse me redonner confiance en l’avenir. Certains iraient voir des voyantes, d’autres liraient leurs horoscopes, moi j’avais besoin de savoir qu’un moyen existait pour ne pas perdre Jakob. Même si ce moyen n’était pas le bon et que je n’avais pas l’intention de l’utiliser. Une sorte de bouée de sauvetage psychologique quoi !
  Mamie avait  raison bien sûr ! Lorsque le livre magique m’afficha la page, les informations étaient claires, rien ne pouvait provoquer le véritable amour. Par contre, on pouvait obtenir un substitut très approchant, disait-il, avec un l’élixir d’amour. La recette complète de ce philtre d’amour était donné juste après cette précision. Sa préparation n’avait pas l’air très difficile. J’avais suivi quelques cours de chimie à une époque ; or la manière de procéder et les ustensiles à utiliser y ressemblaient fortement, si ce n’est qu’il y était plus question ici de chaudron et de calice que de bechers et de tubes à essai. Les ingrédients eux, devaient en bonne partie se trouver assez facilement dans le commerce, il s’agissait principalement de divers jus de fruits, de miel et de quelques épices genre cumin et poivre. Rien d’extraordinaire !
J’en profitai pour lire les recettes des philtres connexes  : philtre de retour affectif, philtre de fidélité, philtre aphrodisiaque, celui-ci devait être utilisé après les autres évidemment !
Quelle vie ! Être obligé d’utiliser un filtre magique pour contenir ou provoquer l’amour d’un homme ou d’une femme, puis des filtres aphrodisiaques pour ensuite en profiter physiquement ! Je trouvais cette perspective pathétique. Il valait mieux à mon sens être libéré de cette passion à sens unique plutôt que d’en arriver là !
  Tiens ! Voici d'ailleurs le philtre pour ça !
  Je vais le noter celui-ci, on ne sait jamais, si le temps n’arrivait pas à effacer mon inclination pour Jak, je n’aurais pas besoin d’être malheureuse trop longtemps !
Pourquoi ne pas l’utiliser pour l’instant ? Je ne savais pas, enfin... Si ! J'espérais secrètement qu’il réviserait sa position sur moi. Aucun garçon ne m’avait fait autant d’effet que lui, je ne pouvais tout de même pas tirer un trait si facilement sur ce formidable bonheur potentiel ?
  Lasse de ces considérations qui ne faisaient que ternir un peu plus mon humeur, je me jetais à corps perdu dans mon grimoire à la recherche d’autres choses ! Il ne devait pas y avoir dans ce livre que des sorts ou des potions concernant les liaisons amoureuses !
  Je decidais donc de faire une petite liste de ce que j’aimerais savoir faire ! Voyons. En premier... me déplacer ! La téléportation ! Ça devait être cool ça ! Pouvoir aller où l’on voulait, quand on voulait ! Surtout pour moi, je n’avais toujours pas passé mon permis, et je n’avais pas de voiture. Chaque fois que je désirais aller quelque part, j’étais obligée de solliciter Lyne ou mes parents. Ce n’était pas qu’ils refusaient, mais bon... C’était quand même pénible d’être tributaire des autres ! Pouvoir se déplacer où l’on voulait quand on voulait, n’était-ce pas la véritable liberté ?
  Cette perspective m'émerveillait. Je pourrais aller voir Mamie en un clin d’œil, plus de trajets interminables en avion, plus de trains aux horaires incertains, plus de temps à attendre des correspondances. Je pourrais aller à la piscine ou à la bibliothèque quand bon me semblerait. Et même... retourner dans cette ruelle où j’avais entendu Jakob parler avec son oncle.
  Cette pensée me tordit le ventre et les larmes revinrent inonder mon visage. Quel gâchis ! On avait passé un si bon après-midi avant que cette peste de Cinthya ne vienne tout saboter. Ma colère contre elle reprenait. J’avais une terrible envie de vengeance ! Je traçais ce mot dans le grimoire. Les pages tournèrent à toute allure et s'arrêtèrent sur un chapitre.
  Les schémas étaient éloquents, les titres aussi  : tuer, détruire, anéantir, avilir, infliger la douleur. Tous plus terribles les uns que les autres, j’en eus froid dans le dos. Je comprenais maintenant les craintes de l’oncle de Jakob. Je feuilletais les pages les unes après les autres. La magie pouvait être immonde. Certains dessins étaient à la limite du supportable. On y voyait des êtres humains torturés, égorgés, éventrés, découpés vifs de façon horrible. L'expression de leurs souffrances transfigurait leur visage. J’en eus la nausée.
  C’était ça la magie noire ! Le côté obscur, la face ténébreuse des enchanteurs.
Ma transformation en enchanteresse pouvait-elle m’éloigner à ce point de mes convictions ?  Cela me faisait peur. Non, je refusais de le croire ! Je ne voulais pas devenir l’une d’eux ! Bien sûr, je m’étais défendue contre Cinthya, mais jamais je ne lui aurais fait ce genre de chose. Je ne voulais pas sa souffrance. Pourquoi Jak ne le comprenait-il pas ? Pourquoi me voyait-il ainsi ? Paraissais-je si méchante ?
Ce n’était plus une boule que j’avais dans l’estomac, c’était une chape de ciment. Mes yeux n’arrivaient pas à tarir. Je pleurais comme une madeleine. Les mouchoirs en papier jonchaient mon lit sans pouvoir apaiser ma souffrance. J’aurais voulu voir Jakob, tout lui expliquer. Pourquoi me jugeait-il si vite, il ne me connaissait que depuis si peu de temps. Il fallait que je lui dise, il fallait que je m’explique.  Je griffonnai rapidement “ téléportation ”. Je voulais y aller, je devais y aller ! Je ne pourrai pas tourner la page sans cela. L’envie de me rendre dans la ruelle était plus forte que tout.
Les feuilles du grimoire s'arrêtèrent une fois de plus au bon endroit. La formule était simple, un seul mot “ guem”. Le mouvement de la baguette : un petit cercle ! Après, il s’agissait surtout de concentration, visualiser le lieu de destination sans pensés parasites. L’index pouvait suffire, mais la baguette assurait de meilleurs résultats et diminuait les risques.
  Les risques ?
  Une petite liste les énumérait juste au-dessous.  
  Je m’en moquais. Je ne voulais pas les lire.  
De toute façon tant pis pour les conséquences, si je devais exploser, et bien j’exploserais ! Je ne pourrais pas vivre sans réponses, sans savoir ! Perdre Jakob créait un vide en moi qui me paraissait désormais insurmontable.
Pourquoi ? Comment pouvais-je être autant amoureuse si rapidement ? C’était ça le coup de foudre  ? Je ne le savais pas, je n’en avais aucune idée. Je me contentais seulement de le ressentir au plus profond de mon être. Un vide abyssal, froid et sans fin qui me trouait la poitrine. Une déchirure au niveau du cœur, comme s’il avait été amputé de moitié ou broyé en partie. C’était horrible ! Ça faisait un mal de chien, je souffrais véritablement !
  Je pris mon petit stylo baguette, il vibra dans ma main et s’illumina, m'insufflant instantanément un peu de chaleur réconfortante. J’avais l’impression que l’amour de ma famille, de mes arrières-arrières-grand-mères coulait en moi à travers lui. Il existait bel et bien une véritable connexion entre la baguette et moi, un lien impérissable qui m’unissait à mes ancêtres.
  Boostée par ce phénomène, j’enfilai mon blouson à capuche, plus déterminée que jamais. Question concentration, pas de problème, j’avais tellement envie d’y aller, que je visualisais parfaitement l’endroit. Je pointai la baguette à l’horizontal devant moi, fis un petit cercle et prononçai la formule.  
  - Guem.
  La lumière de ma chambre disparut dans un rapide tourbillon, laissant place à l'obscurité et au froid humide.
  Il fallut quelques secondes à mes yeux pour s’habituer à la pénombre et que je puisse distinguer précisément où je me trouvais.
  J’avais réussi ! J’étais dans l’impasse sombre et heureusement pour moi, déserte, qui menait à la porte de Jakob.
  Je m’avançai à pas de loup. Mon pouls s’accéléra. Je sentis l'adrénaline couler dans mes veines, anticipant sur un éventuel danger. Influencée par tout ce que j’avais pu voir au cinéma, je pointai ma baguette magique en avant, sans même trop savoir pourquoi puisque je ne connaissais aucune formule de défense.
  Il faudrait que j’y remédie !
En attendant, ce geste me rassurait. Je n’avais jamais été très à l’aise avec le noir, et j’avais dormi très longtemps avec une veilleuse Winnie l’Ourson. Lorsqu’elle était tombée en panne, j’avais 13 ans, ma mère avait voulu la jeter. Je n’avais pu m’y résoudre et j’avais demandé à papa qu’il me la répare. Bien qu’il l’eut fait, je ne l’avais pas rebranchée. Maintenant, elle était placée dans ma table de nuit, mais sa seule présence me rassurait. Je savais qu’au cas où, je pouvais avoir de la lumière rapidement. En cet instant, je regrettai amèrement de ne pas être près d’une prise électrique et de ne pouvoir la faire fonctionner. Je devrai m’en passer !
  - Allez Melly, ne te dégonfle pas !
  J’avançais plus profondément. La porte était là. Je me collai à elle, comme je l’avais déjà fait quelques jours auparavant. Je plaquai mon oreille contre le bois...
  Je n’entendis rien. Pas un bruit, pas une parole. Je restai dans cette position pendant un bon quart d’heure. Ma nuque s’ankylosait et je commençais à trembler de froid !
  Décidément, j’étais vouée à me geler dans cette rue !
  Il fallait me rendre à l’évidence, je n’obtiendrais rien par ce moyen. Mais je n’étais pas venue ici pour rien ! Je n’allais pas me résigner si facilement ! Un frisson de culot me parcourut.
  Et si j’essayais d’entrer ?
Je posai la main sur la poignée, appuyai dessus et poussai... La porte ne broncha pas. La serrure était verrouillée.

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