Chapitre 4 - 2 Je navigue dans l’étrange.

  Toutes les pages étaient blanches.  
  - Ho cool, regarde, il y a un stylo avec, c’est un journal intime ! s’écria Jessica, moi aussi j’en ai un, j’y mets tous mes petits secrets.
  En un éclair, je m’imaginai ce qu’elle pouvait bien y écrire.  
  « Aujourd’hui j’ai fait tomber Melly en classe, c’est bien fait pour elle, je peux pas la voir cette paumée », ou alors : « Melly, la pauvre cruche, amoureuse de Tim, non, mais n’importe quoi ! » ou encore : « Aujourd’hui je me suis comportée comme la dernière des garces, ma mère a raison, je ne suis qu’une traînée, une erreur de conception, par simple jalousie, j’ai fait tomber Melly, et elle va sûrement mourir par ma faute, je ne me le pardonnerai jamais, je ne suis qu’une moins que rien… » Cette dernière phrase me fit sursauter. Elle avait résonné en moi avec la voix de Jessica. Comme si elle l’eut prononcée dans ma tête.
  Je la dévisageai, ses yeux bleus brillant d’une émotion introvertie. Elle me souriait comme si de rien n’était.  
  - Tout va bien ? Demanda-t-elle ?  
  - Hein ? Heu...Oui oui, ... Oui ! Un journal intime, bonne idée, dis-je en le posant sur le bahut de l’entrée. J’avais dû rêver. Je devais être plus fatiguée que je ne le pensais.  
  - Allez musique ! s'écria Joshua en enclenchant la chaîne stéréo. Les haut-parleurs se mirent à cracher « Girls just wanna have fun » de Cindy Lauper. Un titre bien plus vieux que moi. Plutôt de l’époque de ma mère, mais je l’adorais. On dansait souvent dessus toutes les deux en jouant à la wii, et rien ne pouvait coller mieux à l'instant présent : oublier toutes ces bizarreries et simplement s’amuser.  
  On dansa, fit la fête jusqu'à tard dans la nuit. Il n'y eut aucun problème entre Jessica et mes amis « d'origine ». Même si je sentais bien quelques réticences par moment, j’avais l’impression qu'ils s’étaient rangés à mon avis. Une seule fois Josh était venu me voir en me demandant pourquoi je l’avais invitée « elle ». Je lui expliquai, il sembla comprendre, et alla en toucher deux mots aux autres, et voilà, pas plus. Je m’étonnais même que ça se soit passé si facilement !  
Leurs parents étaient venus les chercher, j’avais raccompagné Lyne à sa voiture et m'apprêtai à monter me coucher lorsque ma mère m'arrêta devant les escaliers qui menaient à l'étage. Elle me tendit le paquet de mamie enveloppé dans son papier kraft.  
- Tu penseras à l'appeler demain, elle voudra sûrement savoir que tu vas bien.  
- Bien sûr, lui répondis-je un peu sèchement. évidemment que je penserai à l’appeler, je ne suis pas une petite fille ingrate !  
Pour qui me prenait-elle ?  
- Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, répondit ma mère, sur la défensive.  
Houps, deux fois que je rembarrais ma mère dans la journée ! Il allait falloir se calmer Miss Melly !  
- Pardon, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, excuse-moi, je suis un peu fatiguée.  
Je l'embrassais, la serrant fort contre moi.  
  - Bonne nuit maman.  
  - Bonne nuit mon poussin.  
Je gravis les marches, poussai la porte de ma chambre et m'écroulai sur mon lit.
J'étais vannée, mais heureuse.

  Le lendemain, je me levais tranquillement, c’était un dimanche, heureusement. Je n’avais aucune envie d’aller à l’école, même si l'épisode douloureux de l'humiliation au lycée semblait bien loin désormais.  
  Je pris mon petit déjeuner rapidement sous l’œil attentif de mes parents, comme s’ils s’attendaient à me voir tomber une nouvelle fois dans les pommes. Je sais bien qu’ils s’inquiétaient pour moi, mais cette double paire d’yeux posée sur mes épaules m’insupportait. Pour éviter cela, une fois mon jus de fruits avalé, je remontai pressée dans ma chambre et en profitai pour commencer mon journal intime. Raconter mon histoire, voilà une idée intéressante ! J’en profiterais pour égratigner du verbe cette peste de Cynthia. Elle ne le saura jamais, bien sûr, mais j’étais certaine d’y trouver au moins un petit soulagement.
  Je saisis le gros livre, sortis le petit stylo joint qui pendait au bout de sa ficelle, bien décidée à pencher sur les pages blanches mes plus intimes pensées. Je tournai la lourde couverture, la lettre de ma grand-mère s’en échappa. Attiré par le mouvement de la feuille tombante, mon regard se posa dessus. J’en eus des frissons ! Au lieu des simples mots que j’avais lus la veille, s'étalait une pleine page de caractères. Aucun doute, c’était bien d’elle ! Je reconnaissais, son écriture fine et penchée, sa façon si élégante de faire les boucles de ses « L ». Elle m'écrivait en français, langue dans laquelle elle s’était toujours exprimée. J'avais la chance de le parler grâce à ma mère, sa fille, qui me l'avait enseigné depuis ma plus tendre enfance.
  “ Ma chérie, te voilà une bien grande fille désormais. Seize ans, un âge important qui marque ton entrée dans la vie d’adulte, mais aussi, pour certaines femmes de notre famille, ton entrée dans le monde magique. ”
  Dans le monde magique ??? Mais qu'est-ce qu'elle raconte ?  
  “ Tu l'as toujours su, je suis ce que les Français appellent une guérisseuse ou une rebouteuse. Tu sais aussi que je tire un peu les cartes. Certains diraient de moi que je suis en quelque sorte une sorcière. Et ils ne se tromperaient que de peu. J’ai bien quelques pouvoirs. Ce ‘don’ se transmet de mère en fille, parfois il saute quelques générations, ce fut le cas avec ta maman. Il arrive aussi qu'il s'amplifie de façon extraordinaire lorsque, fait rare, notre seizième anniversaire coïncide avec le jour de la lune rousse.”  
- Soit je commence à fatiguer rudement, et je ne comprends plus le français, soit c'est ma grand-mère qui a perdu l'esprit !
J’optai pour la deuxième solution, bien que cette seule hypothèse me fît un mal de chien. J'adorais ma grand-mère, et ne voulais même pas effleurer de l'idée que je puisse la perdre ou que l'âge ne fît de dégâts si conséquents dans son cerveau.  
  Je repris ma lecture encore chamboulée par cette dernière pensée.
  “ ...La lune rousse correspond à la nouvelle lunaison qui suit la date de Pâques. Pendant cette période, les nuits sans nuages et par ciel clair provoquent des risques de gelées, roussissant du même coup les jeunes plantes, (d’où son nom). Mais parmi tous ses effets, le plus important pour nous, enchanteurs, est qu’elle décuple les forces magiques.
  Cette année, elle a débuté exactement le 21 avril ! Or si je ne m’abuse, c’était aussi la date de ton anniversaire !
  Tu as dû en ressentir ses puissantes répercutions quelques heures avant que je ne passe te voir ( si je puis dire ). Ton sommeil et le changement de couleur de tes cheveux n’avaient rien de médical. C’était une manifestation normale de ton corps à l’entrée de la magie. À ma connaissance, c’est irréversible, mais rassure-toi, cela n’a rien de grave, il te faudra juste l'accepter. Et... apprendre !
  Néanmoins, je te conjure de rester très prudente et discrète avec tes nouveaux pouvoirs ! D’abord, ceux qui n’en possèdent pas risquent de te prendre pour une folle et voudront soit te faire enfermer, soit t’utiliser. Mais tu verras qu’il existe aussi par ce monde d’autres formes de magie plus noires, plus destructrices, dont il faut se protéger et qu’il vaut mieux éviter.
Je ne doute pas qu’un jour tu deviennes la plus puissante et la plus bienfaisante des enchanteresses.
Pour t’aider dans ton apprentissage, je te lègue ce grimoire des lunes rousses. Il n’est lisible que par les enchanteresses du même nom, celles dont le seizième anniversaire a été baigné par la magie de la lune rousse, et ce, depuis des générations.
  Fais-en bon usage.
  Je t’aime.
  Mamie. ”
  - Moi, une... enchanteresse ???
J’en restai bouche bée, incrédule.  
  Je pris le livre. Son titre m’apparaissait désormais clairement en lettres d’or, et ces pages étaient couvertes d’écritures et de schémas.
Je le feuilletais machinalement tout en repensant à la teneur des informations dont je venais de prendre connaissance. J’étais abasourdie. Mes pensées virevoltaient à la vitesse de la lumière. Qui ? Quand ? Où ? Pourquoi ? Comment ? Mamie ? Maman ? Papa ? Moi ????
Je n’arrivais pas à y croire, pourtant les faits étaient là  :  la lettre de mamie, écrite comme si elle venait de la faire ; le livre, désormais sans aucune page blanche ; son titre en lettre dorées; mes cheveux ; mon coma...
  Mon cerveau s’embrouillait. J’avais très envie que tout cela soit vrai, mais ma raison refusait de l’accepter. Ça ne pouvait pas l’être. Non, c’était impossible. La magie n’existait pas ! Pourtant...
  - Houla ! Je crois qu’il est grand temps que j’aille m'aérer la tête, sinon toutes ces histoires vont finir par me rendre folle !  
- P’paaa ! Criais-je du haut des escaliers. Tu es toujours d’accord pour aller voir le NASCAR ?  
  Mon père apparut au bas des marches un sourire radieux aux lèvres.  
  - Tu sais bien que pour rien au monde je ne raterais cette sortie avec ma fille !
  C’était notre petit moment à nous. Nous adorions ces courses de voitures (un des rares sports qui me plaisait !). Et de temps en temps les dimanches, on se faisait une petite virée tous les deux sur un circuit.
L'après-midi se passa plutôt bien. Je me gavais des hurlements de la foule, de barbes à papa et de la musique d'ambiance ensorcelante par les vrombissements des moteurs. Les voitures défilaient à toute vitesse sur le circuit devant nos yeux ébahis. Les coureurs cherchaient tous les failles qui leur permettraient de passer devant leurs concurrents. Rivalisant d’adresse et d’audace, ils nous offraient un spectacle des plus excitants. C’était délirant. Mon père était aux anges. Chacun de ces moments lui rappelait l’époque où il ne connaissait pas encore ma mère. Il avait travaillé comme ingénieur pour une écurie, puis lors d’une course, il avait rencontré ma mère, et en était tombé amoureux !
  Depuis ce jour-là, il avait renoncé à sa carrière de mécanicien. C’était trop instable, trop incompatible avec une vraie vie de famille selon lui.
Alors nous partagions ces moments lui et moi, comme une continuité de sa jeunesse retrouvée. Il m’avait transmis sa passion et elle nous offrait des moments de complicité irremplaçables.
Donc, même si mon coureur préféré (Denny Gamlin) avait perdu, on avait passé une journée géniale. Mon père avait fait le forcing une fois de plus pour le voir. Il connaissait bien Jo klebart son manager et avait réussi à nous avoir des places en backstage. L'effervescence y était à son comble. Chacun était concentré sur sa tâche, courant dans un sens, courant dans  un autre. Les mécanos et ingénieurs réglant la voiture de gestes à la précision chirurgical. Juste avant le départ. C’était magique. Denny nous avait même signé une casquette de sa main ! Oui, oui, une vraie, avec les sponsors et tout !!! Mon père l’avait vissée sur sa tête, pour ne plus l’enlever. Je parierais qu’il dormirait avec. Moi, j’étais devenue comme folle lorsqu’il m’avait parlé ! Il était super mignon ! De près, ses yeux verts étaient encore plus beaux que sur les photos. Il les avait même comparés aux miens ! Mon père n’en pouvait plus de fierté. Je suis même sûre que si nous étions sortis ensemble, malgré notre différence d'âge (Denny en avait vingt-deux) mon père n’y aurait vu aucun inconvénient. Enfin encore aurait-il fallu pour cela que je l'intéresse ! Et ça, ce n’était pas gagné !
  Bon, il a eu au moins le mérite de me sortir de la tête tous ces trucs bizarres qui m’arrivaient depuis une semaine, et le soir, malgré l'étrangeté des informations révélées par la lettre, je ne mis pas longtemps à m’endormir. Pour une raison ou une autre, c’était sûr, mon corps tout entier n’aspirait qu’à une chose, se reposer !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire