Toutes
les pages étaient blanches.
-
Ho cool, regarde, il y a un stylo avec, c’est un journal intime !
s’écria Jessica, moi aussi j’en ai un, j’y mets tous mes
petits secrets.
En
un éclair, je m’imaginai ce qu’elle pouvait bien y écrire.
«
Aujourd’hui j’ai fait tomber Melly en classe, c’est bien fait
pour elle, je peux pas la voir cette paumée », ou alors : «
Melly, la pauvre cruche, amoureuse de Tim, non, mais n’importe
quoi ! » ou encore : « Aujourd’hui je me suis comportée
comme la dernière des garces, ma mère a raison, je ne suis qu’une
traînée, une erreur de conception, par simple jalousie, j’ai fait
tomber Melly, et elle va sûrement mourir par ma faute, je ne me le
pardonnerai jamais, je ne suis qu’une moins que rien… » Cette
dernière phrase me fit sursauter. Elle avait résonné en moi avec
la voix de Jessica. Comme si elle l’eut prononcée dans ma tête.
Je
la dévisageai, ses yeux bleus brillant d’une émotion
introvertie.
Elle me souriait comme si de rien n’était.
-
Tout va bien ? Demanda-t-elle ?
-
Hein ? Heu...Oui oui, ... Oui ! Un journal intime, bonne
idée, dis-je en le posant sur le bahut de l’entrée. J’avais dû
rêver. Je devais être plus fatiguée que je ne le pensais.
-
Allez musique ! s'écria Joshua en enclenchant la chaîne
stéréo. Les haut-parleurs se mirent à cracher « Girls just
wanna have fun » de Cindy Lauper. Un titre bien plus vieux que moi.
Plutôt de l’époque de ma mère, mais je l’adorais. On dansait
souvent dessus toutes les deux en jouant à la wii, et rien ne
pouvait coller mieux à l'instant présent : oublier toutes ces
bizarreries et simplement s’amuser.
On
dansa, fit la fête jusqu'à tard dans la nuit. Il n'y eut aucun
problème entre Jessica et mes amis « d'origine ».
Même si je sentais bien quelques réticences par moment, j’avais
l’impression qu'ils s’étaient rangés à mon avis. Une seule
fois Josh était venu me voir en me demandant pourquoi je l’avais
invitée « elle ». Je lui expliquai, il sembla comprendre, et alla
en toucher deux mots aux autres, et voilà, pas plus. Je m’étonnais
même que ça se soit passé si facilement !
Leurs
parents étaient venus les chercher, j’avais raccompagné Lyne à
sa voiture et m'apprêtai à monter me coucher lorsque ma mère
m'arrêta devant les escaliers qui menaient à l'étage. Elle me
tendit le paquet de mamie enveloppé dans son papier kraft.
- Tu
penseras à l'appeler demain, elle voudra sûrement savoir que tu vas
bien.
- Bien
sûr, lui répondis-je un peu sèchement. évidemment que je penserai
à l’appeler, je ne suis pas une petite fille ingrate !
Pour qui
me prenait-elle ?
- Ce
n’est pas ce que j’ai voulu dire, répondit ma mère, sur la
défensive.
Houps,
deux fois que je rembarrais ma mère dans la journée ! Il
allait falloir se calmer Miss Melly !
-
Pardon, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, excuse-moi, je suis
un peu fatiguée.
Je
l'embrassais, la serrant fort contre moi.
-
Bonne nuit maman.
-
Bonne nuit mon poussin.
Je
gravis les marches, poussai la porte de ma chambre et m'écroulai sur
mon lit.
J'étais
vannée, mais heureuse.
Le
lendemain, je me levais tranquillement, c’était un dimanche,
heureusement. Je n’avais aucune envie d’aller à l’école, même
si l'épisode douloureux de l'humiliation au lycée semblait bien
loin désormais.
Je
pris mon petit déjeuner rapidement sous l’œil attentif de mes
parents, comme s’ils s’attendaient à me voir tomber une nouvelle
fois dans les pommes. Je sais bien qu’ils s’inquiétaient pour
moi, mais cette double paire d’yeux posée sur mes épaules
m’insupportait. Pour éviter cela, une fois mon jus de fruits
avalé, je remontai pressée dans ma chambre et en profitai pour
commencer mon journal intime. Raconter mon histoire, voilà une idée
intéressante ! J’en profiterais pour égratigner du verbe
cette peste de Cynthia. Elle ne le saura jamais, bien sûr, mais
j’étais certaine d’y trouver au moins un petit soulagement.
Je
saisis le gros livre, sortis le petit stylo joint qui pendait au bout
de sa ficelle, bien décidée à pencher sur les pages blanches mes
plus intimes pensées. Je tournai la lourde couverture, la lettre de
ma grand-mère s’en échappa. Attiré par le mouvement de la
feuille tombante, mon regard se posa dessus. J’en eus des
frissons ! Au lieu des simples mots que j’avais lus la veille,
s'étalait une pleine page de caractères. Aucun doute, c’était
bien d’elle ! Je reconnaissais, son écriture fine et penchée,
sa façon si élégante de faire les boucles de ses « L ». Elle
m'écrivait en français, langue dans laquelle elle s’était
toujours exprimée. J'avais la chance de le parler grâce à ma mère,
sa fille,
qui me l'avait enseigné depuis ma plus tendre enfance.
“ Ma
chérie, te voilà une bien grande fille désormais. Seize ans, un
âge important qui marque ton entrée dans la vie d’adulte, mais
aussi, pour certaines femmes de notre famille, ton entrée dans le
monde magique. ”
Dans
le monde magique ??? Mais qu'est-ce qu'elle raconte ?
“ Tu
l'as toujours su, je suis ce que les Français appellent une
guérisseuse ou une rebouteuse. Tu sais aussi que je tire un peu les
cartes. Certains diraient de moi que je suis en quelque sorte une
sorcière.
Et ils ne se tromperaient que de peu. J’ai bien quelques pouvoirs.
Ce ‘don’ se transmet de mère en fille, parfois il saute quelques
générations, ce fut le cas avec ta maman. Il arrive aussi qu'il
s'amplifie de façon extraordinaire lorsque, fait rare, notre
seizième anniversaire coïncide avec le jour de la lune rousse.”
- Soit
je commence à fatiguer rudement, et je ne comprends plus le
français, soit c'est ma grand-mère qui a perdu l'esprit !
J’optai
pour la deuxième solution, bien que cette seule hypothèse me fît
un mal de chien. J'adorais ma grand-mère, et ne voulais même pas
effleurer de l'idée
que je puisse la perdre ou que l'âge ne fît de dégâts si
conséquents
dans son cerveau.
Je
repris ma lecture encore chamboulée par cette dernière pensée.
“ ...La
lune rousse correspond à la nouvelle lunaison qui suit la date de
Pâques. Pendant cette période, les nuits sans nuages et par ciel
clair provoquent des risques de gelées, roussissant du même coup
les jeunes plantes, (d’où son nom). Mais parmi tous ses effets,
le
plus important pour nous, enchanteurs, est qu’elle décuple les
forces magiques.
Cette
année, elle a débuté exactement le 21 avril ! Or si je ne
m’abuse, c’était aussi la date de ton anniversaire !
Tu
as dû en ressentir ses puissantes répercutions quelques heures
avant que je ne passe te voir ( si je puis dire ). Ton
sommeil et le changement de couleur de tes cheveux n’avaient rien
de médical. C’était une manifestation normale de ton corps à
l’entrée de la magie. À ma connaissance, c’est irréversible,
mais rassure-toi, cela n’a rien de grave, il te faudra juste
l'accepter. Et... apprendre !
Néanmoins,
je te conjure de rester très prudente et discrète avec tes nouveaux
pouvoirs ! D’abord, ceux qui n’en possèdent pas risquent de
te prendre pour une folle et voudront soit te faire enfermer, soit
t’utiliser. Mais tu verras qu’il existe aussi par ce monde
d’autres formes de magie plus noires, plus destructrices, dont il
faut se protéger et qu’il vaut mieux éviter.
Je ne
doute pas qu’un jour tu deviennes la plus puissante et la plus
bienfaisante des enchanteresses.
Pour
t’aider dans ton apprentissage, je te lègue ce grimoire des lunes
rousses. Il n’est lisible que par les enchanteresses du même nom,
celles dont le seizième anniversaire a été baigné par la magie de
la lune rousse, et ce, depuis des générations.
Fais-en
bon usage.
Je
t’aime.
Mamie.
”
-
Moi, une... enchanteresse ???
J’en
restai bouche bée, incrédule.
Je
pris le livre. Son titre m’apparaissait désormais clairement en
lettres d’or, et ces pages étaient couvertes d’écritures et de
schémas.
Je le
feuilletais machinalement tout en repensant à la teneur des
informations dont je venais de prendre connaissance. J’étais
abasourdie. Mes pensées virevoltaient à la vitesse de la lumière.
Qui ? Quand ? Où ? Pourquoi ? Comment ?
Mamie ? Maman ? Papa ? Moi ????
Je
n’arrivais pas à y croire, pourtant les faits étaient là : la
lettre de mamie, écrite comme si elle venait de la faire ; le livre,
désormais sans aucune page blanche ; son titre en lettre dorées;
mes cheveux ; mon coma...
Mon
cerveau s’embrouillait. J’avais très envie que tout cela soit
vrai, mais ma raison refusait de l’accepter. Ça ne pouvait pas
l’être. Non, c’était impossible. La magie n’existait pas !
Pourtant...
-
Houla ! Je crois qu’il est grand temps que j’aille m'aérer
la tête, sinon toutes ces histoires vont finir par me rendre
folle !
-
P’paaa ! Criais-je du haut des escaliers. Tu es toujours
d’accord pour aller voir le NASCAR ?
Mon
père apparut au bas des marches un sourire radieux aux lèvres.
-
Tu sais bien que pour rien au monde je ne raterais cette sortie avec
ma fille !
C’était
notre petit moment à nous. Nous adorions ces courses de voitures (un
des rares sports qui me plaisait !). Et de temps en temps les
dimanches, on se faisait une petite virée tous les deux sur un
circuit.
L'après-midi
se passa plutôt bien. Je me gavais des hurlements de la foule, de
barbes à papa et de la musique d'ambiance ensorcelante par les
vrombissements des moteurs. Les voitures défilaient à toute vitesse
sur le circuit devant nos yeux ébahis. Les coureurs cherchaient tous
les failles qui leur permettraient de passer devant leurs
concurrents. Rivalisant d’adresse et d’audace, ils nous offraient
un spectacle des plus excitants. C’était délirant. Mon père
était aux anges. Chacun de ces moments lui rappelait l’époque où
il ne connaissait pas encore ma mère. Il avait travaillé comme
ingénieur pour une écurie, puis lors d’une course, il avait
rencontré ma mère, et en était tombé amoureux !
Depuis
ce jour-là, il avait renoncé à sa carrière de mécanicien.
C’était trop instable, trop incompatible avec une vraie vie de
famille selon lui.
Alors
nous partagions ces moments lui et moi, comme une continuité de sa
jeunesse retrouvée. Il m’avait transmis sa passion et elle nous
offrait des moments de complicité irremplaçables.
Donc,
même si mon coureur préféré (Denny Gamlin) avait perdu, on avait
passé une journée géniale. Mon père avait fait le forcing une
fois de plus pour le voir. Il connaissait bien Jo klebart son manager
et avait réussi à nous avoir des places en backstage.
L'effervescence y était à son comble. Chacun était concentré sur
sa tâche, courant dans un sens, courant dans un autre.
Les mécanos et ingénieurs réglant la voiture de gestes à la
précision chirurgical. Juste avant le départ. C’était magique.
Denny nous avait même signé une casquette de sa main ! Oui,
oui, une vraie, avec les sponsors et tout !!! Mon père l’avait
vissée sur sa tête, pour ne plus l’enlever. Je parierais qu’il
dormirait avec. Moi, j’étais devenue comme folle
lorsqu’il m’avait parlé ! Il était super mignon ! De
près, ses yeux verts étaient encore plus beaux que sur les photos.
Il les avait même comparés aux miens ! Mon père n’en
pouvait plus de fierté. Je suis même sûre que si nous étions
sortis ensemble, malgré notre différence d'âge (Denny en avait
vingt-deux) mon père n’y aurait vu aucun inconvénient. Enfin
encore aurait-il fallu pour cela que je l'intéresse ! Et ça,
ce n’était pas gagné !
Bon,
il a eu au moins le mérite de me sortir de la tête tous ces trucs
bizarres qui
m’arrivaient depuis une semaine, et le soir, malgré l'étrangeté
des informations révélées par la lettre, je ne mis pas longtemps à
m’endormir. Pour une raison ou une autre, c’était sûr, mon
corps tout entier n’aspirait qu’à une chose, se reposer !
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