Chapitre 5 - 2 Mauvais contrôle

La petite séance de shopping me fit du bien. La foule, qui protégeait mon anonymat, les vitrines alléchantes remplies de fringues toutes plus tentantes les unes que les autres. Finalement, rien ne valait une virée dans les centres commerciaux pour vous changer les idées.  Nous balayâmes méthodiquement les boutiques de sous-vêtements. J’essayai certains ensembles, en sortais d’autres, riant de ceux plus que coquins ou d’autres véritables tue l’amour. Nous nous imaginions le choix à faire de l’un ou de l’autre suivant le compagnon avec lequel nous passerions la nuit. Je supposais que beaucoup de garçons avaient eu les oreilles qui sifflaient ce jour-là ! Et j'espérais surtout un ! Celui qui était venu juste après hanter ma nuit de rêves romantico-érotiques dont j’étais encore toute émoustillée le matin. Ils avaient en tout cas bien fait rire Lyne lorsque je les lui avais racontés. Elle ne manqua aucune occasion d’y faire allusion pendant la journée à chaque fois que je me perdais dans des moments de rêveries.  
Après être passée à la bibliothèque, Lyne me ramena à la maison. Nous nous quittâmes sur le pas de la porte. Mais lorsque je lui fis un dernier au revoir de la main, mon regard fut attiré par un mouvement sur le côté. C’était le chat du voisin qui devait sauter sur une souris et c’est dans ce prolongement que j’aperçus la Camaro rouge qui tournait à l’angle de la rue d’en fasse.  
  Que faisait-il là celui-là !? M’avait-il suivi ? Mais bon sang il voulait quoi ce mec ? Hier il s’incrustait à notre table, cette nuit dans mes rêves, aujourd’hui je ne pouvais m'empêcher de penser à lui et là, je le retrouvai dans ma rue ! Je crispais les mâchoires, la colère avait bondi en moi. Je claquais la porte et montais me réfugier dans ma chambre.  
  Le ciel s'obscurcit, les nuages noirs s'amoncelaient, semblant suivre mon humeur. Il n’allait pas tarder de pleuvoir. Tant mieux ! Je n’avais pas envie qu’il fasse beau !
Je jetai le sac d’achats de la veille sur le lit. Je n’avais pas encore eu le temps d’essayer tous mes nouveaux sous-vêtements et je comptais bien le faire. Peut-être que cela me calmerait un peu. J’enlevai mon pull et mon soutien-gorge pour en mettre un nouveau. Le blanc avec de la dentelle, celui qui pousse la poitrine vers le haut et donnant au dire de la publicité un décolleté de princesse.
Mais la présence de Jakob dans ma rue me contrariait. Je n’arrivais pas à me la sortir de la tête.
Pourquoi ? Je ne savais pas. Après tout, il était peut-être là pour toute autre chose ! Je devenais bien prétentieuse à croire que tout tournait autour de moi ! Pourtant, j’aurais voulu que ce soit le cas, qu’il soit là pour moi !  Et en même temps, je lui en aurais voulu ???!!!!
  - Non !!!
  Je paniquai devant cette incohérence ! Je devais péter les plombs ! Je devenais skyso ou quoi ? L’angoisse me submergea !
Et brusquement, je me retrouvai dans une ruelle sombre.
  Les seins à l’air, pieds nus dans la boue, une pluie fine et froide d’avril me dégoulinant dessus. Je frissonnais. Bon sang, où étais-je et comment étais-je arrivée ici ? Je commençais à paniquer.
Il ne fallait pas ! Je devais me ressaisir, et vite, à moitié nue dans une venelle, je pouvais être la proie facile du premier détraqué venu, et dans le cas contraire, si la police me trouvait, je risquais de finir au poste, et directement à l’asile ensuite ! Je tournais la tête, autour de moi, cherchant un repère, quelque chose qui m’aurait été familier. Il me semblait reconnaître l’endroit. Ce balcon en fer forgé au deuxième étage, ces containers en métal gris, avec les grosse inscriptions “poubelles privées” peintes en rouge vif, le mur aveugle du fond de la rue avec son affiche proposant un concert de reggae passé depuis trois ans, j’y étais passée il y a deux semaines ! C’était l’impasse derrière le resto italien, on y avait jeté nos cartons d'emballage dans les poubelles. Bon sang, j’étais au moins à vingt minutes en voiture de chez moi ! Je tâtais mes poches, heureusement mon téléphone portable était toujours là. Je le pris, composai le premier numéro qui me passa par la tête.  
  - Lyne ? J’ai besoin de toi, c’est hyper-urgent !  
- Qu’est-ce qui t’arrive, me dit-elle en riant, tu n’arrives pas à enfiler tes nouveaux soutien-gorges ? Ne me dis pas que tu as encore pris une taille de bonnet !  
  - Non, il faut que tu viennes me chercher en vitesse, je suis nue dans la rue !  
  - Quoi, mais tu es folle, pourquoi ne rentres-tu pas chez toi ? Il pleut je te signale ! Ajouta-t-elle comme si seule la pluie était étrange dans le fait de me retrouver nue dans une rue !  
  - Je ne suis pas chez moi, je suis près du port, dans l’impasse derrière le resto italien, tu te souviens ?  
  - Quoi ??? Mais qu’est-ce que tu me racontes, je viens de te déposer chez toi !  
  - Lyne, viens vite, s’il te plait, crois-moi, j’y suis.  
J’éclatai en sanglots.  
  - Bon, je ne sais pas comment t’as fait ça, mais ne bouge pas, j’arrive, je ne suis pas si loin que ça, j’en ai pour dix minutes tout au plus. Essaie de trouver un endroit pour te cacher.  
  Je balbutiai quelques remerciements, puis je raccrochai, soulagée que Lyne ne mette pas plus en doute mes propos si extravagants.
J’étais transie de froid, la température avait durement chuté, il ne devait pas faire plus de 12 degrés. Si Lyne tardait trop, j’allais prendre une pneumonie ou même mourir d'hypothermie. Je vis au fond de l’impasse un recoin, qui semblait plus abrité de la pluie. Je m’y dirigeai, tremblante en trottinant. C’était le porche d’une porte. Une petite marquise en protégeait l’entrée des précipitations. Je me blottissais le plus près possible. La pluie fouettait encore mon visage, je grelottais. Des spasmes incontrôlables me faisaient claquer des dents. Soudain, alors que j’avais l’oreille collée contre la porte, je l’entendis.
Jakob était là !
  Il parlait à quelqu’un dont je ne connaissais pas la voix, mais lui, je l’avais reconnu.  
  - Oui, mon oncle, c’est bien elle, il n’y a aucun doute. Elle est d’une beauté éblouissante. Et elle dégage une aura des plus étourdissantes.  
  - Méfie-toi, Jakob, tu sais ce qu’il en est, tu sais ce qui peut arriver. Rien n’est encore sûr à son propos.  
  - Je sais tonton, mais j’ai rencontré Melly, je suis sûr qu’elle en sera ! Elle est…  
  Je ne sus pas la suite, la petite coccinelle bleue arriva au bout de la ruelle, j’aurais aimé en entendre davantage, mais si je restais encore quelques secondes sous cette pluie froide avec comme seuls habits mes mains sur ma poitrine, je risquais fort de ne plus jamais profiter de ce que j’entendrais.  
  Lyne m’ouvrit la porte, et je me précipitai à l'intérieur. Elle ouvrit grand la bouche, effarée de me voir trempée, quasi nue et grelottante de froid à vingt minutes de chez moi.  
  - Mon dieu Melly, mais... elle n’en dit pas plus, elle poussa le chauffage de la New Beetle à fond,  elle enleva rapidement son haut de vêtements. Me frictionna avec son T-shirt pour me sécher. Et me passa ensuite son sweat aux couleurs du Greenver Lycée pour que je l’enfile. J’allais mieux, je tremblais un peu moins, et une douce chaleur commençait à se diffuser dans mes membres engourdis par le froid.  
  Lyne se remit en route.  
  - Bon, maintenant que je me retrouve à conduire en soutif, je crois que tu me dois une bonne explication ! Me dit-elle. Que faisais-tu dans cette rue à mourir de froid sous la pluie, et comment es-tu arrivée là si vite  ?  
  - Tu ne me croiras jamais, répondis-je en claquant encore un peu des dents.  
  - Franchement, après ce qui vient de se passer, je crois que je peux tout entendre !  
  - Je crois que je suis une sorcière ou un truc du genre.  
  Lyne me regarda incrédule.  
  - Tu déconnes ?  
  - Même pas !  
  - Ho Putain ! Le délire ! Mais comment ça t’est arrivé ? Comment c’est possible ? Non,...Tu déconnes Melly, tu me fais marcher hein ?  
  Je hochais la tête négativement.  
  - Apparemment, c’est un truc qui arrive aux femmes de ma famille lorsqu’elles ont seize ans.  
  - Mais alors, ta mère, ton père…  
  - Non, je ne crois pas, ni l’un ni l'autre, et je ne sais même pas s’ils sont au courant. Pour tout te dire, je ne le sais moi-même que depuis avant-hier soir.  
  - Et... tu peux faire quoi à part te retrouver à poil dans une ruelle pluvieuse avec ta magie ?  
  - Je ne sais pas non plus, répondis-je un peu penaude. J’avais l’impression d’avoir contracté une maladie honteuse.  
  - Mais alors, comment tu as su ? Tu ne t’es tout de même pas réveillée hier matin en te disant chouette, je me prends pour Harry Potter ! Et puis, tu es sûre ? Mais comment c’est possible ! Il doit y avoir une autre explication !  
  - Mais Lyne bon sang ! ouvre les yeux ! Moi aussi je n’y croyais pas, mais comment tu expliques que je tombe dans un sommeil que personne n’arrive à expliquer, comment tu expliques que je défonce la porte des toilettes en la touchant à peine, comment tu expliques que je prenne deux tailles de bonnet, que je m'affine des hanches et du ventre, et que j'arrondisse mes fesses en une seule nuit, et pour couronner le tout, que je me retrouve à vingt minutes en voiture de chez moi alors même que je ne possède ni le permis, ni la voiture et que tu viens à peine de me déposer devant ma porte ???  
Je me calmai un peu.  
  - C’est ma grand-mère. Le journal intime, ça n’en est pas un ! Elle m’a laissé une lettre qui m’explique tout, enfin, presque tout, ou plutôt pas grand-chose.
Ajoutai-je sur un ton de dépit.  
  - Appelle-la ! Elle pourra répondre à tes questions !  
Lyne l’avait dit comme s’il s'agissait d’une évidence. En même temps, c’était une évidence ! Comment avais-je pu être si bête?  Je m’étais même promis de l’appeler hier et je ne l’avais toujours pas fait. Je ne tournais pas bien rond, c’était sûr !  
  Les minutes passèrent, il me tardait d’arriver à la maison pour pouvoir la joindre. Voyons voir, ici, sur la côte est, il était 17 h 30, en France il était donc... 22 h 30 si mes calculs étaient bons. C’était tard pour appeler quelqu’un, mais la politesse passerait après mes questions ! J’angoissai à l’idée que ça recommence. Je me cramponnai (sans doute stupidement) au siège de la voiture, mais qui sait où je me trouverai la prochaine fois ? Dans un pénitencier ? Dans un quartier mal famé de New York ou Los Angeles ? Si c’était trop loin, Lyne ne pourrait plus m’être d’aucun secours. Je n’allais plus oser quitter ni mes vêtements, ni mon porte-monnaie ! Ma boule au ventre revint prendre sa place, semblant peser encore un peu plus cette fois. Je commençais à regretter amèrement cette lune rousse.  
  Je poussai un soupir. Enfin, je vis la maison. Je détachai ma ceinture et me précipitai à l'intérieur.  
  - Hé, n’oublie pas de m’apporter un pull, cria Lyne ! Je ne vais pas sortir en soutif, tes voisins vont faire une apoplexie !  
  Je souris en voyant monsieur Springle le nez collé à sa fenêtre, son chat noir dans les bras, toujours à épier ce qui se passait dans le quartier. Il n’en fallait finalement pas tant pour que mon humeur changeât. En quatre enjambées, j’étais dans ma chambre, récupérai un sweat molletonné et le descendai à Lyne. À peine trois minutes plus tard, j’étais allongée à plat ventre sur mon lit, l’oreille collée contre le téléphone, Lyne serrée contre moi à écouter la tonalité qui nous relierait bientôt à mamie Fernande, et je l'espérai à des réponses.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire