Chapitre 6 - 1 Commencement

Chapitre 6 Commencement

Ken

  - Allô ? La voix de Mamie résonnait dans le combiné, ce simple fait me soulageait déjà.
  - Mamie, c’est Melly.  
  - Ha, ma Melly, j’attendais ton coup de fil, je pensais que tu m’aurais appelée plus tôt.  
  - Je n’ai pas pu Mamie, mais...  
Elle me coupa la parole.  
  - As-tu mis ton collier Melly, celui de tes seize ans ?  
  - Non, mais, Mamie, il m’arrive des choses bizarres et...  
  - Enfile le vite Melly, tu me diras tout ce que tu veux après.
  Son ton était sans appel, et je savais que lorsqu’elle s’exprimait ainsi, je ne devais pas discuter, mais obéir.  
  Je restai bête un moment, allai vers l’écrin, et enfilai le collier que mes parents m’avaient offert la veille.  
  - C’est fait, Mamie, je l’ai.  
  Les cinq petits cercles de diamants pendaient à mon cou, luisant d’une clarté pure.
Mamie poussa un soupir de soulagement.
  - C’est de ma faute, j’aurai dû insister plus pour que tu le portes de suite, continua-t-elle. Ce n’est pas un simple bijou Melly, c’est un pendentif magique. Il est composé de pierres de ta naissance. Donc pour toi, au mois d’avril, le diamant. De plus, ses cinq cercles correspondent chacun à une étape de ta transformation. Il a été conçu spécialement pour toi ! Il te servira de filtre et de stabilisateur.
Son ton se fit plus grave.
-  Ne le quitte sous aucun prétexte ! Il empêchera la magie de sortir de toi sans contrôle. Ce qui pourrait être très dangereux tant que tu ne sauras pas la maîtriser.  
  - Oui, j’en ai déjà eu un petit aperçu, répliquai-je, je viens de me retrouver à 10 kilomètres de la maison à moitié nue, sous la pluie ! Heureusement que Lyne était là !  
  - Ha, Lyne Richmond, et l’as-tu mises au courant ?  
  - Ben oui, je te rappelle qu’ici, à Greenver, ce n’est pas les températures du sud de la France !  Je lui  devais bien des explications !  
  - Je comprends ma chérie ! Tu as bien fait, c’est un secret lourd à porter et un peu de soutien te fera du bien. J’imagine que tu as dû avoir aussi des sautes d’humeur.  
  - Ha ça, c’est clair ! je m'énerve hyper facilement. Par contre, j’ai maintenant un aplomb que je n’avais jamais eu avant, et franchement, ce n’est pas plus mal !  
  -  Ton pendentif devrait t’aider à réguler tous ces excès aussi. Sans lui, tes moindres émotions seraient exacerbées et risqueraient de brouiller ton discernement.  
  - Ha bon ? Tu crois que... enfin, si je croisais un garçon plutôt mignon, je risquerais de tomber subitement amoureuse de lui ?  
  - Non, pas jusque-là, me répondit-elle en riant. Par contre, en cas de forte émotion, tu pourrais te retrouver à subir ta magie sans la contrôler. C’est probablement ce qui a dû t’arriver jusqu'à maintenant.  
  Je repensais à tout ce qui venait de se passer en quelques jours. Effectivement, à chaque fois qu’il y avait eu un truc bizarre, j’étais en colère, humiliée, ou perturbée.  
Mais une autre chose me tracassait :
  - Et mon corps Mamie, tous ces changements, je vais rester comme ça ? Lui demandai-je en lui décrivant tout ce qui s’était transformé en moi.  
  - Oui, mon poussin, la lune rousse exacerbe les personnalités, et les caractères...génétiques. Ce qui fait de toi une jeune fille encore plus belle que tu ne l’étais. Et ces changements seront définitifs. Seuls tes cheveux risquent de roussir un peu plus. Et... Elle hésita. Il faudra veiller à ne pas te perdre.
Mon sang se glaça.  
  - Me perdre ? Que veux-tu dire par là ?  
  - La magie est puissante chez toi Melly, très puissante. Or la magie, comme tout dans cet univers, est en équilibre. Elle a son ambivalence, le bien, le mal, le bon, le mauvais. À toi de choisir ta destinée, et à choisir un côté.  
  - Comme les sorcières et les fées ?  
  - Non, pas tout à fait ma chérie. Nous ne sommes pas dans un conte pour enfants ! On ne naît pas sorcière ou fée. On naît avec de la magie. Nous sommes des enchanteurs. C’est par tes actes que tu choisiras le bien, le mal et ce que tu deviendras. Il n’y a pas de magie noire ou blanche, seul le but dans lequel tu l’utilises définit sa couleur. Et puis la magie a ses limites, elle ne peut pas ressusciter les morts par exemple, elle ne peut apporter non plus ni le véritable amour, ni le bonheur. Par contre, elle peut t’y aider. À toi de faire en sorte qu’elle contribue au tien.  
  Tout cela me paraissait bien flou et bien compliqué.  
  - Mais Mamie, comment je vais faire ?  
  - Tu trouveras ta voie ma chérie, j’ai confiance en toi. Et sers-toi du grimoire ! Je dois y aller ma puce, Georges m’attend, il m’emmène au théâtre ce soir. Et demain on part en croisière pour un mois, mais on s’appelle très bientôt ?  
  - Oui bien sûr Mamie.
  - Je t’aime ma chérie.
- Moi aussi je t’aime. Heu mamie, une dernière chose, M'man et P'pa sont au courant pour moi ?  
  - Non, ils ne savent rien, enfin je ne crois pas.  
  - OK bisous mamie.
  - Bisous mon ange, bisous à tes parents et à ta copine. Et n’oublie pas, garde ton pendentif ! Il te protégera.  
  - Me protéger ??? Mamie ? Mince, elle a raccroché !  
  Je me tournais vers Lyne. Elle avait suivi toute la conversation. J’avais pour une fois, et délibérément, parlé anglais avec ma grand-mère afin qu’elle puisse comprendre. Elle en savait désormais autant que moi.  
  - Me protéger de quoi tu crois ?  J’ai l’impression qu’elle ne m’a pas tout dit, qu’elle me cache quelque chose, non ?  
  - Je ne sais pas, dit-elle en haussant les épaules. Elle parlait probablement encore des effets de la magie.  
  - Oui, peut-être, répondis-je dubitative, en tout cas, je ne suis pas prête à l’enlever celui-là. J’ai aucune envie de me téléporter sur la lune pendant mon sommeil !
  - Ou dans le lit de Jakob, rétorqua Lyne avec un clin d’œil malicieux.  
  Nous éclatâmes de rire.
  - D’ailleurs, en parlant de lui, dis-je sur le ton le plus décontracté que je puisse prendre, alors que le simple fait d'évoquer son nom me faisait palpiter le cœur, il était dans la rue tout à l’heure !  
  - Quoi ?!!! Qu’est-ce que tu racontes ? C’est lui qui t’a entraînée là-bas ?  
  - Mais non, je t’ai déjà dit que je m’y étais matérialisée sans le vouloir.  
  - Oui, je suis bête, d’ailleurs, je ne l’ai pas vu, il n’y avait personne.  
  - Et bien, figure-toi qu’il était de l’autre côté de la porte sur laquelle je me suis appuyée !  
Lyne me regardait avec une intensité si forte que j’avais l’impression d’être passée aux rayons x.  
  - Et alors ? …  
  - Il parlait de moi, avec son oncle. Ils ont dit des trucs bizarres. J’ai pas tout compris, et qu’il me trouvait super belle !  
Lyne restait interdite.  
  - Des trucs bizarres, répéta-t-elle.  
  - Oui, comme quoi j’en serai, ou un truc de ce genre.  
  - Tu en serais ? Mais de quoi ?  
  - Ben j’sais pas justement ! Et puis je te prie de croire que lorsque t’es arrivée, je me préoccupais plus de me mettre au chaud que d’écouter leur conversation !  
  - Tu as la lettre de ta grand-mère, je voudrais jeter un œil dessus.  
Je la lui tendis.  
  - Alors ?  
  - Je ne lis rien d’autre que “Fais en bon usage ma chérie” dit Lyne avec un air dépité. Et si tu regardais dans le livre, peut-être pourrais-tu changer les droits d'accès ! Tu sais, un peu comme on l’a fait l’autre jour sur un fichier en cours d’informatique : tu définis qui a le droit de le lire, de le modifier, etc.  
  - Ha oui, bonne idée !  
  Je me précipitai sur le gros livre, ouvris la première page. Son odeur de vieux papier sembla m’envelopper dans un cocon de douceur et fit ressurgir en moi des souvenirs heureux.
Je me voyais en France, dans le petit village Ardéchois de ma grand-mère. J’étais à ses côtés. Elle fouillait dans sa bibliothèque, et en sortait ce gros livre qu’elle ouvrait devant moi.  
  - Tu vois, ma chérie, me disait-elle, un jour, il sera à toi.  Tu en auras besoin.  
  À l’époque, je ne comprenais pas pourquoi elle me disait ça, pourquoi elle m’avait montré ses secrets, pourquoi elle avait tenté tant bien que mal de m’enseigner le pouvoir des plantes. Aujourd’hui, je savais. Elle avait prévu que je posséderais ces pouvoirs. Elle avait essayé de m’y préparer. C’était peut-être pourquoi j’avais accueilli ces nouvelles sans trop de surprises finalement !  
Désormais, c’était moi qui tournais les pages. Je feuilletais le grimoire. Il était rempli de formules et de sortilèges en tout genre. Mais, aucun sommaire !  
  - C’est le vrai bazar là-dedans ! M’écriai-je,  une vache n’y retrouverait pas son veau !  
Lyne se pencha pour lire par-dessus mon épaule, mais haussa les siennes.  
  - Tu es seule sur ce coup-là ma Lily, je ne vois que des pages vides !
J’éclatai de rire.
  - En même temps, je ne sais pas pourquoi je fouille là-dedans ! J’ai juste à te la lire, répondis-je riant de plus belle de notre bêtise.  
  Quelques minutes plus tard, Lyne connaissait le contenu de la lettre.  
  - Perso, ce qui m'effarait le plus, c’est le passage où elle te parle d’autres forces magiques bien moins sympathiques ! C’est plutôt flippant de savoir qu’on peut tomber sur un mage noir où je ne sais trop ce qu’elle a voulu dire. Tu crois qu’il existe des créatures du genre vampire, démon et toutes ces variantes ?  
  J’avouai que je ne m’étais pas posée la question, ce passage ne m’ayant pas marquée au premier abord.  
  - Je ne sais pas, répondis-je, mais je suppose que mon pendentif est censé m’en protéger aussi !  Non ? Et puis si je craignais véritablement quelque chose, Mamie m’aurait protégée.  
  Je dis ces dernières paroles sans trop de conviction, plus pour me convaincre qu'autre chose.  
  - Houla, il faut que je parte, me dit Lyne, il se fait tard. Tu es sûre que tu n’as plus besoin de rien, je peux y aller ?  Tu ne vas pas encore t’envoler à l’autre bout de la ville ? Me demanda Lyne en souriant.  
  - Non, c’est bon, je crois que cette fois, tout se passera bien. J’ai l’impression que le collier agit déjà sur moi, je suis beaucoup plus calme et détendue que ces derniers jours.  
  Effectivement, ma nuit se passa bien. Mes songes jakobesques n’avaient pas disparu, mais restaient beaucoup plus soft.
Le lendemain jeudi se passa des plus tranquillement. Je n’avais plus toutes ces sautes d’humeur qui auraient fini par me rendre désagréable aux yeux de ceux que j’aimais. Une seule chose me travaillait encore l'esprit : Jakob. Je ne pouvais me le sortir de la tête. Je l'avais aperçu des dizaines de fois aujourd’hui, sortant d’une salle, ou y entrant, sur le parking quand nous partions et même à la pompe à essence. Mon cœur s'accélérait à chaque fois, Lyne disait en riant que j’allais finir tachycardiaque.
  Une chose était certaine : je ne savais si c’était le fruit du hasard ou mon obsession pour sa personne, mais alors que jusqu’à ces derniers jours, je ne l’avais jamais croisé, là, j’avais la drôle d’impression de le voir partout. Ça en était à la fois grisant et inquiétant, car lorsque je ne l'apercevais pas, je me surprenais à le chercher. Lui ne manquait aucune de ces occasions pour me gratifier de son sourire le plus charmeur ou d’un petit “hello” par lequel je me laissais conquérir avec plaisir. J’avais envie de le fuir et de le retrouver en même temps, c’était déstabilisant !
  Lyne pensait que je me prenais trop la tête pour rien.
  -  Mince, faut que je parte, dit-elle après m’avoir déposée, j’ai pas fait le devoir de maths pour demain.  
  - Ho bon sang, je l’avais oublié celui-là !
  Alors je la raccompagnai à la porte.  
  - Bonsoir Lyne, tu ne restes pas manger avec nous ? Demanda ma mère qui venait de rentrer du boulot.  
- Non, merci Catherine, c’est très gentil, mais je dois filer, j’ai du boulot.  
  Maman et Lyne s’appréciaient beaucoup. Il faut dire que mon amie venait si souvent et depuis si longtemps à la maison que ma mère la considérait comme partie intégrante de la famille. Elle se comportait d’ailleurs avec elle comme une tante l’aurait fait avec sa nièce.  
  - OK, travaille bien et embrasse ta mère pour moi. Et toi ma fille, comment vas-tu ?  
  - Bien maman, je n’ai pas eu encore le temps de t’en parler, mais j’ai eu mamie au téléphone, hier soir, elle t’embrasse ainsi que papa.  
  - Je l'appellerai moi aussi ce soir je pense. Je vois que tu as mis ton joli pendentif.  
  - Oui, je l’adore vraiment, je crois que je ne suis pas prête à le quitter.  
  - Tant mieux ma chérie, il te va à ravir, et tu es resplendissante. Tu ne te sens plus fatiguée ? Demanda-t-elle hésitante.  
  Elle craignait sans doute ma réaction.  
  - Non, M’man, tout va super bien, répondis-je sans l’ombre d’un reproche. Cela sembla la rasséréner. Bon, moi aussi j’ai du boulot, à tout à l’heure, finis-je en l’embrassant.  
  Je montai les marches, entrai dans ma chambre et me jetai sur mon lit. Le livre de magie qui y était posé rebondit sous mon poids. Je le pris, et décidai de le lire par le commencement. Les Maths attendraient bien quelques minutes.  
  C’était ce que j’aurais dû faire dès le départ !

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