Chapitre 9 - 1 Apprentissage
Dens
-
Au port, ça te dit ?
-
Oui, j’adore.
Il
démarra, et nous partîmes. La circulation était clairsemée, les
maisons défilaient sous mes yeux, alors qu’un silence gênant
s’installait dans la voiture. Je ne savais pas trop quoi lui dire,
ni trop par où commencer. C’était la première fois que je me
retrouvais dans la voiture d’un garçon que je connaissais si peu.
Pourtant, il fallait bien briser la glace, sinon il allait finir par
croire que je m’ennuyais ! Je cherchais à m’en faire une
crampe au cerveau, un truc intéressant à dire, puis sans succès,
me rabattis sur une banalité.
-
Comment se fait-il que tu ne sois arrivé qu’en cours d’année au
lycée? Tentais-je maladroitement.
-
J’étais en Europe avant, en Italie, dans ma famille. Et puis je
suis revenu vivre ici.
-
Ha bon, tes parents sont italiens ?
- Non,
ils étaient américains... ils sont morts lorsque j’étais petit.
-
Ho, je... excuse-moi, je suis désolée.
Décidément,
j’étais la reine pour mettre les pieds dans le plat.
-
Non, ne t’excuse pas, tu ne pouvais pas savoir. Je
n’avais que deux ans lorsque c’est arrivé. Depuis comme je te
l’avais dit, c’est mon oncle qui m’a élevé. D’ailleurs, je
ne me souviens que très peu d’eux, ajouta-t-il avec un air triste.
-
Mince, les choses n’ont pas dû être faciles pour toi.
-
Non, tout n’était pas évident !
Une
lueur terrible traversa son regard.
-
Et si un jour je retrouve leurs assassins, je...
Il
fit un geste qui ne laissait aucune équivoque sur le sort qu’il
leur réserverait. Cette révélation me fit froid dans le dos.
-
Assassinés ? Et la police n’a pas...
- La
police, me coupa-t-il, Melly, ce n’était pas des gens ordinaires
qui ont assassiné mes parents, c’étaient des mages noirs !
La police ne peut rien contre eux ! Je te l’ai déjà
expliqué, il n’y a pas de société magique ! pas de police
magique, pas de prison magique !
J’en
étais abasourdie.
-
Tu veux dire que n’importe quel enchanteur des ténèbres peut
tuer, maltraiter qui il veut en toute impunité ? Mais pourquoi
ne peut-on rien faire ? Je... Je ne comprends pas, vous avez des
pouvoirs, en vous rassemblant...
-
Melly, en plus d’avoir des pouvoirs, les enchanteurs ont un ego sur
dimensionné, et du coup ils sont tous très individualistes. Le sort
des autres leur est pour la plupart indifférent. Pour que les choses
changent, il faudrait...
Mais
il ne finit pas sa phrase.
-
Tiens, on est arrivé, dit-il avec son sourire si charmeur. Si on
parlait de choses plus gaies ?
Visiblement,
il préférait changer de sujet. Et même si ce point me turlupinait,
je ne voulais pas prendre le risque de foutre en l’air mon premier
rendez-vous avec lui. J'espérais seulement que j’aurais l’occasion
de revenir dessus une autre fois !
-
Oui, viens, lui dis-je en le prenant par la main.
Le
contact de sa peau faillit me faire perdre pied. Il y avait vraiment
entre nous un lien étrangement puissant qui me chamboulait les
hormones ! Je le lâchai donc pour ne pas perdre ma lucidité.
Nous
nous avançâmes sur la berge, contemplant les gréements. Le vent
sifflait et faisait claquer leurs haubans en rythme. J’adorais
cette musique de petits cliquettements métalliques. C’était pour
moi une véritable musique, qui m'apaisait.
Je
me tournai vers lui, radieuse.
- Alors
professeur Watt, qu’allez-vous m’apprendre à faire aujourd’hui ?
C’est ma première fois vous savez !
Jakob
sourit, je suppose qu’il avait compris le double sens que j’avais
sciemment mis dans cette boutade.
- Un
truc simple, mademoiselle Parker. Que diriez-vous d’écrire dans le
sable ?
-
Écrire dans le sable ? Répondis-je étonnée. Ça n’as rien
de très magique ça.
-
Tout dépend de la façon dont tu t’y prends ! Viens.
Il
m'entraîna vers la plage jouxtant le port. La température de cette
fin avril n’autorisait pas la baignade et nous nous retrouvions
donc seuls sur la grève.
-
Regarde, me dit-il en pointant l’index sur le sable.
Il
marmonna quelque chose et sans même le toucher, juste par des
mouvements de doigts, il écrivit mon prénom : Melly. Bon, bien
sûr, il n’y avait aucune utilité là-dedans ! Mais c’était
déjà un bon début pour moi ! Et puis au moins, je ne ferais
rien exploser cette fois.
-
À toi, me dit-il.
-
Comment je fais ?
-
Prononce la formule “seme o e guistis”
tout en te concentrant sur ce que tu veux faire. Ensuite, tu fais une
vaguelette avec le doigt. Un peu comme si tu cliquais sur un stylo,
et tu n’as plus qu’à dessiner les lettres, comme avec un bâton.
J’avais
le cœur qui battait à cent à l’heure, et une furieuse envie que
mon sort fonctionne. Je me concentrai. Enfin, je voulais bien moi,
mais ça veut dire quoi se concentrer d’abord ?
-
Fais le vide, dans ton esprit, ne pense à rien d’autre qu’à ce
que tu veux faire : écrire dans le sable !
Jakob
m’avait répondu, comme s’il avait entendu ma question !
Étrange,
s’il lit tout ce que je pense, ça va vite devenir gênant !
Faudra que je vérifie rapidement !
-
Voilà, ensuite, pointe le doigt.
Il
passa derrière moi, et m’enlaça de ses bras. La position était
enivrante, j’avais envie de m’y blottir profondément. Mais, He !
Ho ! Je n’étais pas là pour ça ! Quoique...
Il
prit mon poignet, le tendit devant nous en direction du sol.
-
Maintenant, prononce la formule, me chuchota-t-il à l’oreille.
Ouais!
Pas évident de se concentrer là mon petit Jak ! Je tentais
tout de même.
-
Seme o e guistis
Au
moment où je prononçais la phrase, Jakob imprima à ma main un
léger mouvement ondulatoire. Je sentis une douce chaleur partir de
mon épaule et traverser mon bras jusqu’à la pointe de mon index,
où j’eus l’impression qu’elle était expulsée par la dernière
phalange. C’était bizarre, pas désagréable du tout, un peu comme
si mon doigt était devenu une sorte de jet d’eau tiède et fin. Je
n’avais plus qu’à l'orienter et écrire avec. À l’instar de
Jakob, j’écrivais Melly en écriture cursive, à ceci près que je
finissais toujours le bas de mon “Y” par un petit cœur. C’était
en gros ma signature.
Jakob
s’éloigna.
-
Toute seule maintenant.
Je
recommençais, le sort fonctionnait à nouveau !
J’exultais !
C’était marrant, mais c’était aussi très gratifiant de voir
que j’arrivais enfin à maîtriser un peu de ces pouvoirs qui était
en moi. Bon, évidemment ce n’était qu’écrire dans du sable !
Mais voilà quoi ! Lorsqu’on s’était retrouvé à
moitié nu sous une pluie froide, c’était comme une petite
revanche qui faisait plaisir, aussi minime fût-elle.
Je me
tournais vers lui avec un sourire radieux.
-
Apprends-moi encore d’autres choses, je veux tout savoir.
Il
sourit d’un air malicieux.
-
Regarde.
Il
pointa son doigt vers la mer, prononça la formule magique et cette
fois il écrivit Melly dans les vagues avec une encre d’écume.
-
Houa... J’en étais stupéfaite.
Il finit
même le “y” avec mon petit cœur. Ça, c’était de la vraie
magie.
-
À toi !
Je
me concentrais, fixai les vagues et les pointais de l’index.
-
Seme o e guistis
Je
dessinais dans la mer !!!! Comme lui, j’y arrivais ! Bon,
mes lettres n’étaient pas aussi belles, mais j’inscrivis un joli
Jakob, terminant mon “J” par un petit cœur aussi. C’était
amusant d’écrire dans les vagues et surtout, c’était une chose
impossible pour le commun des mortels. Je fis encore quelques
dessins, chaque phrase ou trait restait un moment tracé en mousse
blanche, puis venait doucement s’effacer sur le sable. C’était
magique. L'ambiance était magique ! Je passai un après-midi de
rêve. Jakob était doux, gentil, attentif, et on avait une
complicité étonnante, comme si l’on s’était toujours connu.
-
Ça marche sur tout ? Demandais-je
-
Oui, les rochers, les murs et même... Regarde, il dessina et un “M”
se forma dans le ciel avec des nuages.
-
Houa... C’est bien la première fois qu’un garçon marque mon nom
là haut !
Il prit
un ton plus grave.
- Pas
tout à fait ton nom Melly. Juste un “M”, l’écrire au complet
pourrait être dangereux
Je
haussais les sourcils.
-
Quoi ? Pourquoi ? Je ne suis pas dangereuse, non ?
Cette
dernière question me trottait un peu dans la tête. Si ma grand-mère
avait jugé bon de brider mes pouvoirs avec le collier, ce n’était
sûrement pas sans raison.
-
La discrétion Melly ! Les nuages peuvent prendre la forme de
lettre sans que les simples sans pouvoir n’en soient étonnés.
Mais un prénom complet ! Je t’assure qu’il y en aurait une
photo dans les journaux le lendemain !
-
Bof, tu dramatises, il y en a qui font de la pub par avion de cette
façon !
- Oui,
mais rarement avec juste le prénom d’une fille, me rétorquait
celui-ci avec un sourire.
-
Sauf si c’est un garçon très riche et amoureux qui souhaite me
faire une déclaration ! Dis-je du tac au tac !
Jakob
éclata de rire.
- Je ne
vois pas ce qu’il y a de drôle ! Dis-je blessée, tu
sous-entends que personne ne peut tomber amoureux de moi ?!
-
Ne te fâche pas, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Bien
sûr que l’on peut tomber amoureux de toi, c’est même sûrement
très plaisant ! Mais c’est ton côté j’ai réponse à tout
qui m’a plu. Néanmoins il vaut mieux rester discret avec nos
pouvoirs, crois-moi !
-
Je sais, ma Grand-mère me l’a dit.
Jakob
tiqua.
-
Ta grand-mère ? Elle est enchanteresse aussi ?
Demanda-t-il en fronçant les sourcils.
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