-
Oui, répondis-je d’un air faussement détaché.
-
Je croyais que tu ne savais rien de la magie.
-
C’est toujours vrai ! Ma grand-mère vit en France, je ne la
vois pas souvent. Elle ne m’avait rien dit sur ce monde avant mes
seize ans. Je ne sais même pas quelle est l’étendue de ses
pouvoirs. C’est elle qui m’a donné le grimoire et ça, dis-je en
montrant mon collier.
Jakob
le regarda, et approcha sa main de mon pendentif, mais ne le toucha
pas.
-
Ta grand-mère en sait sûrement beaucoup plus qu’elle ne t’en a
dit.
Ce
fut mon tour de tiquer.
-
Quoi ? Mais pourquoi ?
-
Ce collier n’est pas un collier normal.
-
Je sais, c’est un philtre ou quelque chose comme ça, il est censé
canaliser mes pouvoirs. J’imagine que c’est une chose courante
chez les jeunes enchanteurs non ?
-
Non !
-
Comment ça non ?! Explique-toi bon sang !
-
Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour t’expliquer ça,
dit-il gêné.
Pour
le coup, je commençais à m’inquiéter. Je le regardais droit dans
les yeux, un sentiment de colère naissant m’envahissait. Là où
habituellement mes hormones me jouaient des tours lorsque je le
fixais, cette fois, rien ne se produisait, juste ce germe de fureur
qui se propageait et s'amplifiait en moi, jusqu’au plus profond de
mes veines. Cela m’effraya. Comment pouvais-je changer d’humeur
aussi rapidement, et aussi violemment ? Je fis des efforts
considérables pour ne pas lui crier dessus.
- Jak,
que me caches-tu, qu’y a-t-il à m’expliquer ? lui
demandais-je dans un grincement de dents. J’avais l’impression
qu’il en savait beaucoup plus sur moi qu’il ne voulait bien me le
dire.
Une
bourrasque froide nous balaya, le ciel se couvrit brusquement de
nuages noirs.
Il
détourna la tête.
-
Voici un exemple Melly ! Dit-il en montrant le ciel.
-
Quel exemple ? Des nuages ? Et alors parle nom d’un
chien !
Je
n’arrivais pas à me calmer, et pourtant, je sentais que quelque
chose m'empêchait d’éclater pour de bon. Mon collier vibrait, ma
respiration s’était accélérée, ma tête bourdonnait.
-
Tu es dotée d’un pouvoir immense Melly ! Un pouvoir qu’il
est rare de rencontrer. Regarde, ces nuages,
c’est toi ! Il suffit que tu t'énerves et sans
formule magique, sans baguette, tu es capable de changer la météo !
Sans ce collier, une tempête se serait abattue sur nous ! Et
Dieu sait quels ravages tu pourrais faire !
Il
avait dit ça avec un air triste en me regardant. Sa peine me toucha,
et ma colère s'abattit aussi vite qu’elle était apparue. Le ciel
s'éclaircit à nouveau.
-
Ta grand-mère savait. Elle a fabriqué ce bijou, ou plutôt l’a
fait fabriquer, spécialement pour toi. Car je doute qu’un seul
enchanteur puisse en être à l’origine, il est beaucoup trop
puissant !
J’en
avais les jambes coupées. Je m’assis sur un rocher.
- Je...
Je suis dangereuse Jak ? demandais-je timidement.
Il
soupira.
-
Je ne crois pas Melly, je veux croire que tu resteras de notre côté.
-
Quoi ? Quel côté ?
Il
parut gêné une nouvelle fois.
-
Il existe une prophétie.
Jakob
récita :
-
“lorsque Vénus prérétrogradera en lune rousse, le pouvoir de
l’enchanteur sera tel qu’il sera le commencement ou
l’aboutissement.”
C’était
du charabia pour moi .
-
Et alors ? Je ne comprends pas !
- Mon
oncle pense qu’elle te concerne.
-
Ton oncle ??? qu’est-ce qu’il vient faire dans l’histoire ?
-
Il pense que c’est toi l’enchanteresse en question !
-
Moi ? Pourquoi moi ? Et puis alors, qu’est-ce que ça
changerait ?
- Il
pense que tu peux passer de l’autre côté, du côté de l’ombre.
Que tu deviennes enchanteresse des ténèbres et que tu anéantisses
le monde. Rappelle-toi : le commencement ou l’aboutissement !
-
Moi anéantir le monde, mais il est malade ou quoi ? Pourquoi
deviendrais-je une sorcière noire ?
Jakob
haussa les épaules.
-
Je ne sais pas, moi, c’est ce que je lui ai dit lorsqu’il m’a
fait venir.
-
Quoi ? Lorsqu’il t’a fait venir ? Tu veux dire qu’il
t’avait demandé de me surveiller ?! C’est ça ?
-
Oui, je suis revenu d’Italie pour toi Melly. Il a calculé des tas
de trucs, et il m’a demandé de venir vérifier, d’observer ton
comportement. Pour savoir dans quel camp tu étais.
-
Et alors, il est content ? Demandais-je avec une lueur
flamboyante de colère dans les yeux.
-
Je crois, oui, mais pas autant que moi.
Cette
dernière remarque me déstabilisa.
-
Je... oui ?
-
Oui, je suis vraiment content de te connaître Melly.
Il
prit mes mains dans les siennes. Je ressentis une nouvelle fois cet
étrange picotement de désir qui m’envahissait. Mais je n’eus
pas envie de lutter. Je me rapprochais de lui, nous nous touchions
presque. Je sentais son souffle sur mon visage, ses lèvres n’étaient
qu’à quelques centimètres des miennes, et j’avais une
irrésistible envie d’y goûter. Lorsqu’un coup de klaxon nous
fit nous retourner vers la route.
-
He Melly ! Tu es chaude comme la braise aujourd’hui ! Mais
ou est passé la petite fille sage ? criait Cinthya par la
fenêtre du gros pick-up de Tim.
Ils
passaient sur la voie qui longeait la plage. Elle et sa bande de
copains étaient écroulées de rire en nous voyant.
Par
un réflexe bête, je m’écartais rapidement de Jakob. De toute
façon, cette pimbêche avait brisé ce moment de magie, mais elle ne
l’emporterait pas au paradis ! Je pointai du doigt le 4x4, et
récitai la seule formule que je connaissais. Une large rayure
blanche inscrivait désormais pouffiasse sur la carrosserie bleu
foncé des portes. Je jubilai. Certes, Tim n’y était pour rien,
mais non seulement il ne m’avait jamais défendue, mais ne s’était
pas privé de m’humilier l’autre jour en classe. Ça lui allait
donc très bien aussi !
-
Melly ! me dit Jakob en fronçant les sourcils. Tu ne dois pas
faire ça !
Il
me piqua au vif !
-
Ha, parce que je devrais me laisser faire peut-être ? Ça fait
des années que cette peste
m’humilie et me méprise. Ne crois pas que cela va encore durer !
Je compte bien me servir de mes pouvoirs pour ne plus avoir à subir
ce genre de personne !
-
C’est justement ce que craint mon oncle Melly !
-
Hein ? Quoi ?
J’étais
déroutée, un sentiment d’injustice s'abattait sur mes épaules.
Les larmes me montaient aux yeux.
-
Tu ne sais décidément pas ce que tu veux, hier tu me trouvais trop
bien et honnête pour toi lorsque je refusais d'utiliser la magie, et
aujourd’hui, tu me reproches de l’utiliser !
-
Ça n’a rien à voir, tu ne comprends pas !
- C’est
dégueulasse ce que tu dis Jak ! Essaie un peu de te mettre à
ma place. Je ne faisais que me défendre, ça ne fait pas de moi
quelqu’un qui va anéantir le monde !
J’avais
le cœur lourd, j’étais malheureuse comme les pierres, même lui
ne prenait pas parti pour moi. J’aurais pourtant tant voulu
qu'enfin on me comprenne.
-
Ramène-moi s’il te plait. Je veux rentrer.
Il
ne prononça pas un mot. Nous retournâmes jusqu’à sa voiture et
roulâmes en silence jusqu’à ma rue. Il s’arrêta devant la
grille du jardin. J’ouvris la portière et descendis. Juste avant
de la refermer sur lui, je lui lançai :
-
Tu devrais revoir les Star Wars ! Et analyser un peu ce qui a
poussé Anakin Skywalker du mauvais côté ! Ça t’éviterait
de faire les mêmes erreurs !
Je
lui avais claqué la porte au nez avant qu’il n’ait pu répondre
et montai l'allée sans me retourner. Je ne sus pas s’il avait
l’intention de le faire ou non, et ne le saurais probablement
jamais. La Camaro fuyait déjà à toute vitesse.
J’entrai
dans ma chambre et éclatai en sanglots sur mon lit. J’étais
déçue, tellement déçue. J’avais cru trouver en Jakob un
soutien, quelqu’un qui soit enfin comme moi ! Mais voilà, je
ne l’avais plus, je venais de mettre un terme à la plus rapide de
mes histoires d’amour pas encore commencées ! Avec
lui, je perdais l’unique lien ici présent qui m'unissait au monde
étrange des enchanteurs et à son apprentissage. Je me retrouvais à
nouveau seule pour me débrouiller.
Enfin,
pas tout à fait. Mes yeux s’étaient posés sur mon livre. Lui
était là ! Mamie aussi ! Maintenant que j’avais eu un
aperçu sur la façon de s’y prendre, je pourrais sans doute y
arriver sans l’aide de qui que ce soit. Je pris le grimoire, et
l’ouvris.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire