Chapitre 9 - 2

  - Oui, répondis-je d’un air faussement détaché.
  - Je croyais que tu ne savais rien de la magie.
  - C’est toujours vrai ! Ma grand-mère vit en France, je ne la vois pas souvent. Elle ne m’avait rien dit sur ce monde avant mes seize ans. Je ne sais même pas quelle est l’étendue de ses pouvoirs. C’est elle qui m’a donné le grimoire et ça, dis-je en montrant mon collier.
  Jakob le regarda, et approcha sa main de mon pendentif, mais ne le toucha pas.
  - Ta grand-mère en sait sûrement beaucoup plus qu’elle ne t’en a dit.
  Ce fut mon tour de tiquer.
  - Quoi ? Mais pourquoi ?
  - Ce collier n’est pas un collier normal.
  - Je sais, c’est un philtre ou quelque chose comme ça, il est censé canaliser mes pouvoirs. J’imagine que c’est une chose courante chez les jeunes enchanteurs non ?
  - Non !
  - Comment ça non ?! Explique-toi bon sang !
  - Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour t’expliquer ça, dit-il gêné.
  Pour le coup, je commençais à m’inquiéter. Je le regardais droit dans les yeux, un sentiment de colère naissant m’envahissait. Là où habituellement mes hormones me jouaient des tours lorsque je le fixais, cette fois, rien ne se produisait, juste ce germe de fureur qui se propageait et s'amplifiait en moi, jusqu’au plus profond de mes veines. Cela m’effraya. Comment pouvais-je changer d’humeur aussi rapidement, et aussi violemment ? Je fis des efforts considérables pour ne pas lui crier dessus.
- Jak, que me caches-tu, qu’y a-t-il à m’expliquer ? lui demandais-je dans un grincement de dents. J’avais l’impression qu’il en savait beaucoup plus sur moi qu’il ne voulait bien me le dire.
Une bourrasque froide nous balaya, le ciel se couvrit brusquement de nuages noirs.
   Il détourna la tête.
  - Voici un exemple Melly ! Dit-il en montrant le ciel.
  - Quel exemple ? Des nuages ? Et alors parle nom d’un chien !
  Je n’arrivais pas à me calmer, et pourtant, je sentais que quelque chose m'empêchait d’éclater pour de bon. Mon collier vibrait, ma respiration s’était accélérée, ma tête bourdonnait.
  - Tu es dotée d’un pouvoir immense Melly ! Un pouvoir qu’il est rare de rencontrer. Regarde, ces nuages, c’est toi !  Il suffit que tu t'énerves et sans formule magique, sans baguette, tu es capable de changer la météo ! Sans ce collier, une tempête se serait abattue sur nous ! Et Dieu sait quels ravages tu pourrais faire !
  Il avait dit ça avec un air triste en me regardant. Sa peine me toucha, et ma colère s'abattit aussi vite qu’elle était apparue. Le ciel s'éclaircit à nouveau.
  - Ta grand-mère savait. Elle a fabriqué ce bijou, ou plutôt l’a fait fabriquer, spécialement pour toi. Car je doute qu’un seul enchanteur puisse en être à l’origine, il est beaucoup trop puissant !
  J’en avais les jambes coupées. Je m’assis sur un rocher.
  -  Je... Je suis dangereuse Jak ? demandais-je timidement.
  Il soupira.
  - Je ne crois pas Melly, je veux croire que tu resteras de notre côté.
  - Quoi ? Quel côté ?
  Il parut gêné une nouvelle fois.
  - Il existe une prophétie.
  Jakob récita  :
  - “lorsque Vénus prérétrogradera en lune rousse, le pouvoir de l’enchanteur sera tel qu’il sera le commencement ou l’aboutissement.”
  C’était du charabia pour moi .
  - Et alors ? Je ne comprends pas  !
  -  Mon oncle pense qu’elle te concerne.
  - Ton oncle ??? qu’est-ce qu’il vient faire dans l’histoire ?
  - Il pense que c’est toi l’enchanteresse en question !
  - Moi ? Pourquoi moi ? Et puis alors, qu’est-ce que ça changerait ?
- Il pense que tu peux passer de l’autre côté, du côté de l’ombre. Que tu deviennes enchanteresse des ténèbres et que tu anéantisses le monde. Rappelle-toi : le commencement ou l’aboutissement !
  - Moi anéantir le monde, mais il est malade ou quoi ? Pourquoi deviendrais-je une sorcière noire ?
  Jakob haussa les épaules.
  - Je ne sais pas, moi, c’est ce que je lui ai dit lorsqu’il m’a fait venir.
- Quoi ? Lorsqu’il t’a fait venir ? Tu veux dire qu’il t’avait demandé de me surveiller ?! C’est ça ?
  - Oui, je suis revenu d’Italie pour toi Melly. Il a calculé des tas de trucs, et il m’a demandé de venir vérifier, d’observer ton comportement. Pour savoir dans quel camp tu étais.
  - Et alors, il est content ? Demandais-je avec une lueur flamboyante de colère dans les yeux.
  - Je crois, oui, mais pas autant que moi.
  Cette dernière remarque me déstabilisa.
  - Je... oui ?
  - Oui, je suis vraiment content de te connaître Melly.
  Il prit mes mains dans les siennes. Je ressentis une nouvelle fois cet étrange picotement de désir qui m’envahissait. Mais je n’eus pas envie de lutter. Je me rapprochais de lui, nous nous touchions presque. Je sentais son souffle sur mon visage, ses lèvres n’étaient qu’à quelques centimètres des miennes, et j’avais une irrésistible envie d’y goûter. Lorsqu’un coup de klaxon nous fit nous retourner vers la route.
  - He Melly ! Tu es chaude comme la braise aujourd’hui !  Mais ou est passé la petite fille sage ? criait Cinthya par la fenêtre du gros pick-up de Tim.
Ils passaient sur la voie qui longeait la plage. Elle et sa bande de copains étaient écroulées de rire en nous voyant.
  Par un réflexe bête, je m’écartais rapidement de Jakob. De toute façon, cette pimbêche avait brisé ce moment de magie, mais elle ne l’emporterait pas au paradis ! Je pointai du doigt le 4x4, et récitai la seule formule que je connaissais. Une large rayure blanche inscrivait désormais pouffiasse sur la carrosserie bleu foncé des portes. Je jubilai. Certes, Tim n’y était pour rien, mais non seulement il ne m’avait jamais défendue, mais ne s’était pas privé de m’humilier l’autre jour en classe. Ça lui allait donc très bien aussi !
  - Melly ! me dit Jakob en fronçant les sourcils. Tu ne dois pas faire ça !
  Il me piqua au vif !
  - Ha, parce que je devrais me laisser faire peut-être ? Ça fait des années que cette peste m’humilie et me méprise. Ne crois pas que cela va encore durer ! Je compte bien me servir de mes pouvoirs pour ne plus avoir à subir ce genre de personne !
  - C’est justement ce que craint mon oncle Melly !
  - Hein ? Quoi ?
  J’étais déroutée, un sentiment d’injustice s'abattait sur mes épaules. Les larmes me montaient aux yeux.
  - Tu ne sais décidément pas ce que tu veux, hier tu me trouvais trop bien et honnête pour toi lorsque je refusais d'utiliser la magie, et aujourd’hui, tu me reproches de l’utiliser !
  - Ça n’a rien à voir, tu ne comprends pas !
- C’est dégueulasse ce que tu dis Jak ! Essaie un peu de te mettre à ma place. Je ne faisais que me défendre, ça ne fait pas de moi quelqu’un qui va anéantir le monde !
  J’avais le cœur lourd, j’étais malheureuse comme les pierres, même lui ne prenait pas parti pour moi. J’aurais pourtant tant voulu qu'enfin on me comprenne.
  - Ramène-moi s’il te plait. Je veux rentrer.
  Il ne prononça pas un mot. Nous retournâmes jusqu’à sa voiture et roulâmes en silence jusqu’à ma rue. Il s’arrêta devant la grille du jardin. J’ouvris la portière et descendis. Juste avant de la refermer sur lui, je lui lançai  :
  - Tu devrais revoir les Star Wars ! Et analyser un peu ce qui a poussé Anakin Skywalker du mauvais côté ! Ça t’éviterait de faire les mêmes erreurs !
  Je lui avais claqué la porte au nez avant qu’il n’ait pu répondre et montai l'allée sans me retourner. Je ne sus pas s’il avait l’intention de le faire ou non, et ne le saurais probablement jamais. La Camaro fuyait déjà à toute vitesse.
  J’entrai dans ma chambre et éclatai en sanglots sur mon lit. J’étais déçue, tellement déçue. J’avais cru trouver en Jakob un soutien, quelqu’un qui soit enfin comme moi ! Mais voilà, je ne l’avais plus, je venais de mettre un terme à la plus rapide de mes histoires d’amour pas encore commencées ! Avec lui, je perdais l’unique lien ici présent qui m'unissait au monde étrange des enchanteurs et à son apprentissage. Je me retrouvais à nouveau seule pour me débrouiller.
  Enfin, pas tout à fait. Mes yeux s’étaient posés sur mon livre. Lui était là ! Mamie aussi ! Maintenant que j’avais eu un aperçu sur la façon de s’y prendre, je pourrais sans doute y arriver sans l’aide de qui que ce soit. Je pris le grimoire, et l’ouvris.

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