Chapitre 13 -2

  L’oncle de Jakob fit la grimace.
  - Dezmarc ! Un des plus puissants enchanteurs noirs de notre époque. Certains le disent héritier en ligne directe de la fée Morgane.
- La Fée Morgane ? La méchante dans la légende du roi Arthur ?
  - Celle-là même.
  - Mais ce n’est qu’un conte, non ?
  - Non ! Elle a malheureusement bel et bien existé. Et c’est en massacrant suffisamment de Moris et d’enchanteurs qu’elle est entrée dans l’histoire ! Cela fait d’ailleurs partie des nombreuses choses que vous aurez à apprendre. Pour en revenir à Dezmarc, si l’on s’en tient à ses seuls faits on peut aisément dire qu’il est son digne successeur.
  Je commençais à comprendre l'ampleur de la situation. Mes jambes se remirent à trembler, ma gorge s’assécha, en une fraction de seconde la terreur m'envahit à nouveau.
  Je me mordis la lèvre, des larmes remplirent mes yeux.
  - Est-ce que... Il voudra me tuer, Monsieur, c’est ça ?
  L’oncle de Jakob eut l’air peiné et hocha la tête.
- J’en ai bien peur Melly, le choix d’un côté entraîne inévitablement le rejet de l’autre. Il tentera sûrement au départ de t’utiliser, de te faire rejoindre sa façon de penser. Mais lorsqu’il s'apercevra que tu n’es pas avec lui... alors, tu deviendras son ennemie.
  - Mais, je croyais que... Jakob m’avait dit que chacun faisait sa vie sans se soucier des autres, que c’était un monde d'égoïstes.
  - C’est la vérité Melly. Mais l’enchanteur avec lequel tu as eu des démêlés ce soir a eu des doutes sur toi.
  - Mais enfin pourquoi ? Il ne m’a vue que quelques minutes, comment pourrait-il savoir ça ? Tentai-je
  - Il est plutôt rare qu’une jeune fille de seize ans, tout juste enchanteresse, puisse terrasser un sorcier accompli comme le Blond que tu as mis à terre. Et encore moins fréquent qu’elle puisse résister aux sorts groupés lancés par deux de ces mêmes sorciers. Il est donc normal, voire évident, pour lui que tu es quelqu’un d'exceptionnel. Or, nous sommes encore en pleine période de Lune rousse. Même sans trop d’éducation, un sorcier moyen ferait le rapprochement !
Dezmarc voudra à coup sûr vérifier cette information, car si c’était bien le cas, tu serais celle qui mettrait fin à leur façon de penser. Tu deviens automatiquement une menace pour lui.
  Je paniquais réellement cette fois. Trois sorciers du mal m’avaient suffi, je n’en voulais pas un autre plus dangereux !
  - Mais que vais-je faire ? Et ma famille, mes amis, il faut les protéger ! Il va s’en prendre à eux aussi, comme les autres l’ont déjà fait ce soir !
  - Tant que tu resteras sous ma protection et sous celle de ton pendentif, tu ne risqueras rien.
  Ouf, cela me soulageait un peu.
  - Dezmarc ne prendra pas pour le moment le risque de me défier pour une simple hypothèse. Du moins, je l'espère.
  Il resta pensif un moment, le regard dans le vague, comme absorbé par ses idées.
  - Il te faudra faire profil bas Melly, rester discrète avec ta magie. Car j’ai peur qu’un jour ou un autre Dezmarc ne tente quelque chose.
  Ça me rappelait les paroles de mamie Fernande ! Était-elle au courant de tout ça ? J’avais hâte qu’elle rentre de sa croisière pour pouvoir lui en toucher deux mots !
  -  Voila pourquoi Melly Parker, je pense qu’il est primordial que tu apprennes à te défendre... entre autres.
  Je respirai un grand coup. J’avais la tête qui tournait, c’était difficile de rester concentrée.
  - Et j’ai combien de temps ?
  - Cinq ans au grand maximum ! C’est le temps que prend la transformation complète. Au bout de celle-ci, tu seras une enchanteresse accomplie. À ce moment-là, si tu es suffisamment préparée, et si tu es bien celle que je crois que tu es, tu seras l’enchanteresse la plus puissante de notre époque et même Dezmarc ne pourra plus rien contre toi.  
  Je déglutis. Bon, cinq ans, au moins, ce n’était pas pour demain. J'espérais seulement que monsieur Sperotielli ne se trompait pas et que l’enchanteur fou ne se pointerait pas à ma porte au petit matin !
  Pfiou, j’en avais les jambes coupées. La tête lourde, je sentais la migraine arriver. Je n’en pouvais plus, c’étaient les informations de trop, cette fois, j’allais m’écrouler de fatigue. Je jetai un regard suppliant à Jakob.
  Il déposa un baiser sur mon front et me serra dans ses bras.
  - Ne t'inquiète pas, nous sommes là, nous t’aiderons, me chuchota-t-il.
  Je l'espérai. J’étais venue chercher des réponses, et je repartais avec d’autres qui ne m'arrangeaient pas. J’étais éreintée, je n’avais qu’une envie désormais, aller me coucher. Demain serait un autre jour. Jour où je pourrais peut-être voir les choses sous un angle plus positif que celui de ce soir. Je pris soudain conscience que je n’avais pas ma baguette magique sur moi. Il m’était donc impossible de rentrer seule. Quelle cruche ! C’était une chose à  laquelle il me faudrait penser désormais ! Ne plus me séparer d’elle !!!  Je n’allais en tout cas pas tenter la formule au simple doigt, déjà qu’en temps normal c’était dangereux, alors là avec la fatigue, je ne voudrais pas m’éparpiller en morceaux dans la pièce.
  L’oncle de Jakob s’était levé, il contemplait la fenêtre, d’un air pensif.
  - Merci pour tout Monsieur, lui dis-je, ce fut une soirée éprouvante et si ça ne vous ennuie pas, j’aimerais désormais aller me coucher.
  - Ho...Oui, bien sûr Melly, il se fait tard effectivement. Nous aurons de toute façon l’occasion de mettre les choses aux points. Demain si tu le veux bien ?
  Je hochais la tête en signe d’affirmation sans trop savoir comment on ferait, mais, là, je m’en moquais, j’étais beaucoup trop fatiguée pour m’en soucier. Je me tournais vers Jakob.
  -  Tu me ramènes ?
  - Chez toi ? Ça me parait difficile, tes parents vont se demander pourquoi et surtout comment tu es rentrée. Tu pourrais dormir ici si tu le voulais, proposa-t-il.
  - Mais... je n’ai rien, toutes mes affaires sont restées là-bas.
  La proposition était tentante. Passer toute une nuit avec Jakob, rien que l’idée me fit chaud au cœur et... dans le ventre. En même temps, je n’avais que seize ans et jamais passé de nuit avec un garçon. Je ne savais pas si j’étais prête à...
  - On a une chambre pour toi seule, bien sûr, ajouta Jak qui semblait avoir compris mon malaise.
  - Je... heu...
  Dormir ici ? Seule dans une chambre ? La perspective m’effrayait un peu. Si c’était pour me retrouver seule dans une pièce austère style renaissance, j’allais faire des cauchemars toute la nuit ! Qui sait si je ne verrais pas des fantômes s’y balader ? Brrrrr... En même temps, l’idée de retourner au camp, passer la nuit seule dans ma tente ne m’enchantait guère. J’imaginais que Lyne serait avec Spike. De plus, avec tout ce qui s’y était passé ce soir ! L'endroit ne m’inspirait plus trop confiance. Décidément... pfiou, j’en avais marre de toutes ces questions ! J’étais fatiguée. Je m’embrouillais toute seule le cerveau. Lyne serait là, elle me dirait encore “Arrête de chipoter Melly, lance-toi !”  Après tout, elle aurait raison !  
- Est ce que... tu... je pourrais dormir dans ta chambre, avec toi ? Si ça ne t’ennuie pas bien sûr ? En tout bien tout honneur, ajoutai-je timidement.
- Rien ne me ferait plus plaisir Melly, me répondit-il en plongeant son regard dans le mien. Ne t’inquiète pas, je me comporterai en parfait gentleman.
  - Et mes affaires ?...
- Elles sont déjà ici, me répondit Bruno Sperotielli en me montrant mon sac à dos posé dans un coin.
  Je ne savais pas comment il était arrivé là, et je me moquais de la réponse. Je me penchai pour en vérifier le contenu. Tout y était, mon grimoire, ma baguette. Je la récupérai et la mis dans ma poche. Me jurant de chercher un sort de retour automatique en cas d’oubli ou de perte de celle-ci.
  - On y va  ? Dit-il en prenant mon sac sur son épaule.
  - Oui, je te suis, répondis-je pressée et heureuse de me retrouver seule avec lui.
  - Une chose, tout de même, dis-je en me retournant vers son oncle. Monsieur Springle, c’est vous qui lui avez demandé de me surveiller ?
  - Non, Melly, Monsieur Springle fait ce qu’il veut ! Nous nous connaissons depuis longtemps, certes, mais c’est tout.
  - Alors que faisait-il avec vous, comment a-t-il su ?
  - C’est ta grand-mère qui lui a demandé de veiller sur toi depuis ta naissance. Alors tout à l’heure quand Jakob est venu me dire que tu avais des ennuis, je lui ai demandé de nous prêter main-forte, ce qu’il a accepté avec grande générosité.
Bon ! Voilà un nouveau point qu’il faudra que j'éclaircisse avec Mamie. Mais pour l’heure, et vu la fatigue qui me mélangeait le cerveau, la seule chose qui m’intriguait encore était la télépathie.
Je n’avais pas envie que tout le monde sache ce que je pensais !
  - Tu m’as donc entendue, demandai-je à Jakob en me retournant vers lui.
  - Oui, répondit-il dans un sourire.
Je me sentis gênée.
  - Est-ce que vous aussi vous, Monsieur, pouvez lire dans mes pensés ?
  - Non, cela m’est impossible. La télépathie n’est pas un don très répandu chez les enchanteurs. Certains y arrivent à force de travail, mais seuls les messages volontairement envoyés parviennent à leur destinataire. Sans que je ne sache pourquoi, Jakob et vous semblez “connectés” plus intimement.
  Cette révélation me fit l’effet d’une évidence. Coup de foudre ou véritable pièce absente à mon bonheur, j’avais l’impression qu’il était ma moitié manquante qu’il devait faire partie de ma vie pour que je sois enfin entière.  
  Quelques minutes plus tard, nous étions dans sa chambre. Contrairement à toutes mes réticences préconçues, elle était belle, moderne, et mal rangée. Celle d’un ado typique quoi !
  Je m’écroulai sur son lit sans même me déshabiller. Il s’allongea à côté de moi. Je me blottis plus fortement contre lui et fermai les yeux, rassérénée par sa présence et son contact. Il m’embrassa tendrement, je lui rendis son baiser avec tendresse. J’étais heureuse, ça y était, nous sortions officiellement ensemble.
  - Bonne nuit Melly.
  Ce furent les dernières paroles que j’entendis avant de plonger dans un profond sommeil.

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