L’oncle
de Jakob fit la grimace.
-
Dezmarc ! Un des plus puissants enchanteurs noirs de notre
époque. Certains le disent héritier en ligne directe de la fée
Morgane.
- La
Fée Morgane ? La méchante dans la légende du roi Arthur ?
-
Celle-là même.
-
Mais ce n’est qu’un conte, non ?
-
Non ! Elle a malheureusement bel et bien existé. Et c’est en
massacrant suffisamment de Moris et d’enchanteurs qu’elle est
entrée dans l’histoire ! Cela fait d’ailleurs partie des
nombreuses choses que vous aurez à apprendre. Pour en revenir à
Dezmarc, si l’on s’en tient à ses seuls faits on peut aisément
dire qu’il est son digne successeur.
Je
commençais à comprendre l'ampleur de la situation. Mes jambes se
remirent à trembler, ma gorge s’assécha, en une fraction de
seconde la terreur m'envahit à nouveau.
Je
me mordis la lèvre, des larmes remplirent mes yeux.
-
Est-ce que... Il voudra me tuer, Monsieur, c’est ça ?
L’oncle
de Jakob eut l’air peiné et hocha la tête.
- J’en
ai bien peur Melly, le choix d’un côté entraîne inévitablement
le rejet de l’autre. Il tentera sûrement au départ de t’utiliser,
de te faire rejoindre sa façon de penser. Mais lorsqu’il
s'apercevra que tu n’es pas avec lui... alors, tu deviendras son
ennemie.
-
Mais, je croyais que... Jakob m’avait dit que chacun faisait sa vie
sans se soucier des autres, que c’était un monde d'égoïstes.
-
C’est la vérité Melly. Mais l’enchanteur avec lequel tu as eu
des démêlés ce soir a eu des doutes sur toi.
-
Mais enfin pourquoi ? Il ne m’a vue que quelques minutes,
comment pourrait-il savoir ça ? Tentai-je
-
Il est plutôt rare qu’une jeune fille de seize ans, tout juste
enchanteresse, puisse terrasser un sorcier accompli comme le Blond
que tu as mis à terre. Et encore moins fréquent qu’elle puisse
résister aux sorts groupés lancés par deux de ces mêmes sorciers.
Il est donc normal, voire évident, pour lui que tu es quelqu’un
d'exceptionnel. Or, nous sommes encore en pleine période de Lune
rousse. Même sans trop d’éducation, un sorcier moyen ferait le
rapprochement !
Dezmarc
voudra à coup sûr vérifier cette information, car si c’était
bien le cas, tu serais celle qui mettrait fin à leur façon de
penser. Tu deviens automatiquement une menace pour lui.
Je
paniquais réellement cette fois. Trois sorciers du mal m’avaient
suffi, je n’en voulais pas un autre plus dangereux !
-
Mais que vais-je faire ? Et ma famille, mes amis, il faut les
protéger ! Il va s’en prendre à eux aussi, comme les autres
l’ont déjà fait ce soir !
-
Tant que tu resteras sous ma protection et sous celle de ton
pendentif, tu ne risqueras rien.
Ouf,
cela me soulageait un peu.
-
Dezmarc ne prendra pas pour le moment le risque de me défier pour
une simple hypothèse. Du moins, je l'espère.
Il
resta pensif un moment, le regard dans le vague, comme absorbé par
ses idées.
-
Il te faudra faire profil bas Melly, rester discrète avec ta magie.
Car j’ai peur qu’un jour ou un autre Dezmarc ne tente quelque
chose.
Ça
me rappelait les paroles de mamie Fernande ! Était-elle au
courant de tout ça ? J’avais hâte qu’elle rentre de sa
croisière pour pouvoir lui en toucher deux mots !
- Voila
pourquoi Melly Parker, je pense qu’il est primordial que tu
apprennes à te défendre... entre autres.
Je
respirai un grand coup. J’avais la tête qui tournait, c’était
difficile de rester concentrée.
-
Et j’ai combien de temps ?
-
Cinq ans au grand maximum ! C’est le temps que prend la
transformation complète. Au bout de celle-ci, tu seras une
enchanteresse accomplie. À ce moment-là, si tu es suffisamment
préparée, et si tu es bien celle que je crois que tu es, tu seras
l’enchanteresse la plus puissante de notre époque et même Dezmarc
ne pourra plus rien contre toi.
Je
déglutis. Bon, cinq ans, au moins, ce n’était pas pour demain.
J'espérais seulement que monsieur Sperotielli ne se trompait pas et
que l’enchanteur fou ne se pointerait pas à ma porte au petit
matin !
Pfiou,
j’en avais les jambes coupées. La tête lourde, je sentais la
migraine arriver. Je n’en pouvais plus, c’étaient les
informations de trop, cette fois, j’allais m’écrouler de
fatigue. Je jetai un regard suppliant à Jakob.
Il
déposa un baiser sur mon front et me serra dans ses bras.
-
Ne t'inquiète pas, nous sommes là, nous t’aiderons, me
chuchota-t-il.
Je
l'espérai. J’étais venue chercher des réponses, et je repartais
avec d’autres qui ne m'arrangeaient pas. J’étais éreintée, je
n’avais qu’une envie désormais, aller me coucher. Demain serait
un autre jour. Jour où je pourrais peut-être voir les choses sous
un angle plus positif que celui de ce soir. Je pris soudain
conscience que je n’avais pas ma baguette magique sur moi. Il
m’était donc impossible de rentrer seule. Quelle cruche !
C’était une chose à laquelle il me faudrait penser
désormais ! Ne plus me séparer d’elle !!! Je
n’allais en tout cas pas tenter la formule au simple doigt, déjà
qu’en temps normal c’était dangereux, alors là avec la fatigue,
je ne voudrais pas m’éparpiller en morceaux dans la pièce.
L’oncle
de Jakob s’était levé, il contemplait la fenêtre, d’un air
pensif.
-
Merci pour tout Monsieur, lui dis-je, ce fut une soirée éprouvante
et si ça ne vous ennuie pas, j’aimerais désormais aller me
coucher.
-
Ho...Oui, bien sûr Melly, il se fait tard effectivement. Nous aurons
de toute façon l’occasion de mettre les choses aux points. Demain
si tu le veux bien ?
Je
hochais la tête en signe d’affirmation sans trop savoir comment on
ferait, mais, là, je m’en moquais, j’étais beaucoup trop
fatiguée pour m’en soucier. Je me tournais vers Jakob.
- Tu
me ramènes ?
-
Chez toi ? Ça me parait difficile, tes parents vont se demander
pourquoi et surtout comment tu es rentrée. Tu pourrais dormir ici si
tu le voulais, proposa-t-il.
-
Mais... je n’ai rien, toutes mes affaires sont restées là-bas.
La
proposition était tentante. Passer toute une nuit avec Jakob, rien
que l’idée me fit chaud au cœur et... dans le ventre. En même
temps, je n’avais que seize ans et jamais passé de nuit avec un
garçon. Je ne savais pas si j’étais prête à...
-
On a une chambre pour toi seule, bien sûr, ajouta Jak qui semblait
avoir compris mon malaise.
-
Je... heu...
Dormir
ici ? Seule dans une chambre ? La perspective m’effrayait
un peu. Si c’était pour me retrouver seule dans une pièce austère
style renaissance, j’allais faire des cauchemars toute la nuit !
Qui sait si je ne verrais pas des fantômes s’y balader ?
Brrrrr... En même temps, l’idée de retourner au camp, passer la
nuit seule dans ma tente ne m’enchantait guère. J’imaginais que
Lyne serait avec Spike. De plus, avec tout ce qui s’y était passé
ce soir ! L'endroit ne m’inspirait plus trop confiance.
Décidément... pfiou, j’en avais marre de toutes ces questions !
J’étais fatiguée. Je m’embrouillais toute seule le cerveau.
Lyne serait là, elle me dirait encore “Arrête de chipoter Melly,
lance-toi !” Après tout, elle aurait raison !
- Est
ce que... tu... je pourrais dormir dans ta chambre, avec toi ?
Si ça ne t’ennuie pas bien sûr ? En tout bien tout honneur,
ajoutai-je timidement.
- Rien
ne me ferait plus plaisir Melly, me répondit-il en plongeant son
regard dans le mien. Ne t’inquiète pas, je me comporterai en
parfait gentleman.
-
Et mes affaires ?...
- Elles
sont déjà ici, me répondit Bruno Sperotielli en me montrant mon
sac à dos posé dans un coin.
Je
ne savais pas comment il était arrivé là, et je me moquais de la
réponse. Je me penchai pour en vérifier le contenu. Tout y était,
mon grimoire, ma baguette. Je la récupérai et la mis dans ma poche.
Me jurant de chercher un sort de retour automatique en cas d’oubli
ou de perte de celle-ci.
-
On y va ? Dit-il en prenant mon sac sur son épaule.
-
Oui, je te suis, répondis-je pressée et heureuse de me retrouver
seule avec lui.
-
Une chose, tout de même, dis-je en me retournant vers son oncle.
Monsieur Springle, c’est vous qui lui avez demandé de me
surveiller ?
-
Non, Melly, Monsieur Springle fait ce qu’il veut ! Nous nous
connaissons depuis longtemps, certes, mais c’est tout.
-
Alors que faisait-il avec vous, comment a-t-il su ?
-
C’est ta grand-mère qui lui a demandé de veiller sur toi depuis
ta naissance. Alors tout à l’heure quand Jakob est venu me dire
que tu avais des ennuis, je lui ai demandé de nous prêter
main-forte, ce qu’il a accepté avec grande générosité.
Bon !
Voilà un nouveau point qu’il faudra que j'éclaircisse avec Mamie.
Mais pour l’heure, et vu la fatigue qui me mélangeait le cerveau,
la seule chose qui m’intriguait encore était la télépathie.
Je
n’avais pas envie que tout le monde sache ce que je pensais !
-
Tu m’as donc entendue, demandai-je à Jakob en me retournant vers
lui.
-
Oui, répondit-il dans un sourire.
Je me
sentis gênée.
-
Est-ce que vous aussi vous, Monsieur, pouvez lire dans mes pensés ?
-
Non, cela m’est impossible. La télépathie n’est pas un don très
répandu chez les enchanteurs. Certains y arrivent à force de
travail, mais seuls les messages volontairement envoyés parviennent
à leur destinataire. Sans que je ne sache pourquoi, Jakob et vous
semblez “connectés” plus intimement.
Cette
révélation me fit l’effet d’une évidence. Coup de foudre ou
véritable pièce absente à mon bonheur, j’avais l’impression
qu’il était ma moitié manquante qu’il devait faire partie de ma
vie pour que je sois enfin entière.
Quelques
minutes plus tard, nous étions dans sa chambre. Contrairement à
toutes mes réticences préconçues, elle était belle, moderne, et
mal rangée. Celle d’un ado typique quoi !
Je
m’écroulai sur son lit sans même me déshabiller. Il s’allongea
à côté de moi. Je me blottis plus fortement contre lui et fermai
les yeux, rassérénée par sa présence et son contact. Il
m’embrassa tendrement, je lui rendis son baiser avec tendresse.
J’étais heureuse, ça y était, nous sortions officiellement
ensemble.
-
Bonne nuit Melly.
Ce
furent les dernières paroles que j’entendis avant de plonger dans
un profond sommeil.
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