Non,
c’était impossible ! Le grimoire, Mamie avait été très
claire là-dessus : la magie ne peut pas provoquer le véritable
amour ! Et c’était bien cela que je vivais. Non ?
Ho
bon sang, comme le saurais-je ? Je n’étais pas une experte en
relation homme femme. La dernière fois, avec Tim, je m’étais
plantée en beauté ! Je ne savais pas non plus quels étaient
les effets d’un philtre d’amour, ni ce que l’on ressentait
lorsqu’on en était victime. Alors, comment savoir ? En même
temps, là, c’était tellement puissant, tellement différent,
tellement irréel. Et puis quel intérêt aurait eu Jakob de
m'envoûter ? Me mettre de son côté ? Non ! je
refusais cette éventualité. Ce n’était pas lui, ça ! Il
était gentil, prévenant.... du moins je l'espérais.
Ho,
Lyne, si seulement tu étais là, tu saurais peut-être, toi !
Lyne....
les événements de la veille me revinrent eux aussi en mémoire et
mon moral chuta. Je repensais à la conversation que j’avais eue
avec l’oncle de Jakob.
La
fatigue avait beau être passée, je ne prenais pas les choses plus
positivement pour autant, et l'angoisse revenait à la charge. À en
croire ce qu’il m’avait dit, ce Dezmarc était véritablement
dangereux. C’est sûr, aucune autre motivation ne pourrait être
plus forte pour que j’étudie tous ces grimoires. En même temps,
la perspective de passer tous mes moments libres à travailler ne me
plaisait guère. Je voulais bien être une enchanteresse, mais
j’aurais préféré n’avoir que les bons côtés !
Heureusement,
il y aurait Jakob, sa présence devait rendre la tâche moins
difficile. Après tout, nous nous étions bien amusés la dernière
fois. Enfin, si j’occulte le moment où l’on s’était disputé
bien sûr.
-
Bonjour toi, me dit-il avec un sourire.
-
Salut, répondis-je de la même manière.
Un
simple sourire avait suffi pour me faire oublier tous les doutes que
j'avais pu avoir. C’était lui qui était magique !
Quelques
minutes plus tard, nous étions debout. Pas question de traînasser
au lit. D’abord, trop d’intimité avec Jak me faisait peur, je
n’étais pas sûre de pouvoir résister à mes pulsions et puis je
devais savoir comment allait s’organiser cette journée !
J’avais hâte de mettre le nez dans la magie et d’apprendre.
Une
douche rapide plus tard et nous nous retrouvions dans la cuisine pour
le petit déjeuner.
C’était
une cuisine à l'américaine somme toute banale. Je ne m’attendais
pas forcément à quelque chose d’extravagant, mais vu la
bibliothèque, je l’aurais crue plus dans le même style.
Finalement,cela
me rassurait.
-
Tu veux une brioche ? me proposa Jakob
-
Oui, merci, répondis-je en tendant la main.
Mon
ventre gargouillait.
-
Humm, elles sont rudement bonnes.
La
pâte fondait sous la langue, et une délicieuse confiture d’abricot
coulait de son cœur fourré.
-
Mais où achètes-tu ces petites merveilles ? Demandai-je en me
resservant.
Il
sourit de son sourire si charmeur.
-
Chez Giorgio Capaneli, dans une petite panificeria de Vérona.
-
Vérone ???? En Italie ?
Jakob
éclata de rire.
-
Ben oui, bien sûr ! Mon oncle est allé les acheter là-bas ce
matin, c’est une de ses boulangeries préférées.
Je n’en
revenais pas. La magie avait quand même de merveilleux côtés.
-
Alors, quel est le programme ce matin, Monsieur Watt ?
Questionnai-je une fois ce délicieux repas englouti.
- Je ne
sais pas, mon oncle ne m’a rien dit sur ce qu’il prévoyait pour
toi. Peut-être qu’on devrait le lui demander ?
-
Tu crois qu’on peut le voir ce matin ?
-
Je pense qu’il ne va pas tarder à rentrer. J’imagine qu’il a
dû aller au marché aux poissons, comme tous les dimanches.
En
effet, à peine Jakob avait prononcé ces mots que son oncle fit
irruption dans la cuisine. Il était vêtu d’un pardessus beige et
d’une casquette à carreaux. Il tenait dans ses mains un sac en
plastique et affichait un large sourire.
-
Ho, salut les jeunes. Alors bien dormis ?
Jakob
embrassa son oncle.
-
Bonjour Monsieur, merci pour les brioches, dis-je avec entrain.
-
Alors, elles t’ont plu ? Je suis allé les chercher
spécialement pour toi !
-
Oh, oui, elles étaient délicieuses !
Un
sourire bien-veillant illumina son visage
-
Attends de voir ce que je te ramène pour midi !
Il
déballa de son sac des victuailles enveloppées dans un papier kraft
blanc.
-
Je ne savais pas si tu aimais le poisson, alors en plus de ces belles
tranches de thon, je t'ai pris te chercher du jambon cru de chez
Alberto, un ami toscan qui tient une petite boucherie près de
Florence. Tu devrais m’en dire des nouvelles ! Je t’ai pris
aussi un petit melon de Sicile, pour aller avec, rien qu’à
l’odeur, je peux te dire qu’on va se régaler !
Bon,
j’en déduisais que Monsieur Sperotielli avait prévu de me garder
pour manger.
-
Merci, c’est très gentil, dis-je poliment.
Il
plongea son regard dans le mien, et j’eus l’impression d’être
passée aux rayons x.
-
Quelque chose te chiffonne Melly ?
-
Ben, c’est-à-dire... je me demandai, comment nous allions nous
organiser pour l’apprentissage, tout ça quoi..., répondis-je
timidement.
-
Bien, je vois que tu y as réfléchi. C’est parfait !
Il
défit son pardessus et le posa sur une chaise.
-
Je sais que tu as tes cours au lycée, je ne voudrais pas que tu les
négliges pour autant. Donc, je te propose de venir étudier ici avec
moi trois fois par semaine après l'école. Disons, les lundis,
mercredis et jeudis, le reste du temps, je ne peux que t’encourager
à pratiquer seule avec ton grimoire. Je suis certain aussi que Jak
se fera un plaisir de t’enseigner certaines formules de base. Cela
te convient-il ?
-
Heu, oui, bien sûr, mais vous pensez que cela suffira ?
- Cela
devrait déjà être un bon début. On verra ensuite. On pourra
toujours s’adapter suivant tes facilités et la rapidité avec
laquelle tu évolueras. En attendant, tu as quartier libre,
s’exclama-t-il.
Je
le remerciai, une fois de plus et Jakob m'entraîna par la main.
-
Bon, si nous allions faire un tour au port Miss Parker, je crois
qu’on doit y prendre une revanche, non ?
-
Bonne idée.
Jakob
m'entraîna derrière lui. Nous nous engouffrâmes dans un couloir
rempli de portraits peints accrochés aux murs.
-
C’est qui tous ces gens ? Demandais-je
-
Des ancêtres, de la famille. Mon oncle est très fier de ses
origines. Tiens, là, regarde, ce sont mes parents.
Jakob
me montra un tableau peint qui représentait un homme et une femme
serrant un bébé dans leur bras. Ils avaient l’air heureux.
-
C’est moi là, dit Jakob en pointant le nourrisson du doigt. J’ai
bien grandi depuis hein ? S’esclaffa-t-il.
Je
riais de sa plaisanterie, mais n’osais pas réaborder ce sujet
qu’il avait soigneusement évité la dernière fois. Sa mère avait
des cheveux bruns magnifiques et une peau mate aux accents espagnols.
Jakob avait hérité d’elle son joli nez et ses yeux si expressifs,
ceux que l’on retrouvait aussi chez son oncle. Il tenait par contre
de toute évidence la carrure de son père. On aurait dit des
copiés-collés !
-
Ils sont beaux, tu leur ressembles beaucoup.
Jakob
ouvrit la bouche pour répondre quelque chose, puis se ravisa. Il se
contenta de me sourire, alors qu’une lueur de tristesse passait
dans son regard. Je le pris par la main, j'espérai mon geste
réconfortant.
-
Allez viens, se contenta-t-il de me répondre.
Il
passa par une porte de service et nous atterrîmes dans un garage. Sa
Camaro rouge y était garée.
Elle
était magnifique. J’aimais bien ce genre de voiture. J’imagine
que si mon père avait encore travaillé dans les courses de NASCAR,
j’aurais peut-être pu en avoir une à meilleur prix. Mais là,
elles étaient hors de portée pour notre budget.
-
C’est ton oncle qui te l’a offerte ? Demandai-je curieuse.
Jakob
éclata de rire.
-
Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle ? Dis-je vexée.
-
Melly, nous sommes des enchanteurs ! Il nous suffit d’acheter
une voiture bas de gamme et en une formule ou deux, on la transforme
en ce que l’on veut ! Le jour où le rouge ne me plait plus,
en un claquement de doigts, je la peins en bleu !
-
Houa ! Tu sais faire ça ! Tu pourras m’apprendre, dis ?
-
Oui, enfin... j’exagère un peu, tu sais, c’est quand même
compliqué, c’est plus une cinquantaine d’enchantements que deux
pour être exact, mais je peux te montrer un truc ou deux bien sûr !
Ses yeux
pétillèrent d'excitation.
-
J’aimerais en faire mon métier. C’est ce que je faisais en
Italie, je suivais une formation spécialisée dans la transformation
des véhicules.
-
Ton métier ?!
-
Ben, oui, les enchanteurs ont aussi des métiers. La magie nous
facilite les choses, alors on essaye de l’utiliser au mieux.
J’en
étais sur les fesses ! Que je mettais dans la voiture en même
temps. Je n’imaginais pas les choses comme ça. D’ailleurs, je
n’imaginais pas grand-chose. Je ne m’étais jusque-là pas posée
la question de savoir ce que faisaient les enchanteurs.
-
Et c’est courant des métiers comme ça ?
-
Je te l’ai dit, Melly, il n’existe pas de société à part pour
les enchanteurs. Nous sommes mêlés aux Moris. Certains vont faire
fortune avec la bourse, d’autres vont se spécialiser dans la
médecine et soulager les gens. Chacun est libre de choisir la façon
dont il voudra utiliser ses talents.
-
Et ton oncle ? Ne me dis pas qu’il est spécialiste des
pizzas !
-
Non, pour mon oncle, c’est un peu différent.
-
Comment ça ?
Jakob
démarra, la porte du garage s’ouvrit et nous partîmes en trombe.
-
Mon oncle a acquis sa fortune par ma famille, il se contente si l’on
peut dire de la faire prospérer.
-
Et toi, tu es noble aussi ?
- Non,
répondit-il en riant, les titres ne se transmettent que par les
garçons aînés, et mon père n’était pas aristocrate.
Jakob
gara la voiture sur le parking du port. L’air iodé de l'océan
vint fouetter mon visage. C’était une sensation agréable. Au
loin, un petit bateau s’éloignait. J’aimais cet endroit, je le
trouvais déstressant. Jakob marchait à côté de moi. Je lui pris
la main. Le contact de sa peau m’enivra une nouvelle fois.
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