Chapitre 20 Emballement
Ouerto
J’avais
lu par-dessus l’épaule de Jak, un sourire illuminant mon visage.
Non seulement je savais qu’elle me soulagerait, mais en plus
j’étais très contente de la revoir.
Jakob
prit ma main, agita sa baguette et nous nous retrouvâmes à Modène
dans une petite ruelle que je ne connaissais pas.
- Viens,
me dit Jak en avançant vers la rue principale plus éclairée, Gena
doit être juste à l’angle.
Effectivement,
la venelle débouchait sur une rue beaucoup plus fréquentée. Les
lumières de la ville s’étaient mises en marche, et la foule des
samedis soirs attablée en terrasse des cafés donnait un air de
chaleur à l’ensemble. Dès que Gena m’aperçut, elle se leva et
se jeta dans mes bras.
-
Yeh, Melly, ma petite cousine américaine, comment vas-tu ?
-
Ben en fait pas super, gros mal de ventre, j’ai mes règles. Donc,
je me demandais si tu ne connaissais pas un truc, pour me faire
passer ce souci.
Gena
me fit asseoir à côté d’elle.
-
Si bien sûr, je vais t’arranger ça.
Elle
leva la main.
-
Luidgi, tu peux m’amener une limonade pour la jeune fille s’il te
plait ? Puis s’adressant à Jakob, et toi mon cousin préféré,
que prendras-tu ?
Jak
haussa les épaules.
-
Pareil.
Le
fameux Luidgi, chauve, un petit gilet noir sans manche sur une
chemise blanche, nous avait rejoints. Il nota notre commande sur son
carnet et disparut dans le café. Non sans m’avoir jeté auparavant
un coup d’œil appuyé qui me mit mal à l’aise. Encore un de ces
vieux frustrés qui reluquent les minettes !
-
Alors, quoi de neuf ? Demanda Gena, j’ai entendu dire que
Chiani posait des problèmes ?
-
Oui, assura Jakob, la famille est surveillée, nous avons même
véritablement hésité à venir. Tu n’as rien remarqué de
bizarre ?
-
Non, rien ! Mais j’ouvre l’œil. Dezmarc est fourbe,
puissant et beaucoup de monde a peur de lui. Il aura sans doute
menacé pas mal de monde pour être au courant des agissements de
Melly. D'ailleurs, tiens ! Me dit-elle en me tendant un
coquillage.
Je
le regardai l’air dubitatif.
Que
voulait-elle que je fasse de ça ?
-
C’est un coquillage magique Melly, si tu es en danger, n’importe
où que tu sois, presse le fort, et j’arriverai aussitôt !
-
Houa, un auer ! Mais où as-tu déniché ça ? Demanda
Jakob épaté.
Gena
baissa la tête.
-
C’est un ami qui me l’a donné, il y a quelque temps déjà.
-
Mais pour qu’il fonctionne, il faut l’autre partie !
Gena
lui montra un autre coquillage identique au mien, comme s’il était
issu du même animal.
-
Je l’ai, ajouta-t-elle alors qu’une larme perlait sur sa joue.
Celui qui me l’a offert n’en a plus besoin.
Jakob
resta interdit, je tentai de lire dans ses pensées ce que cela
signifiait, mais je n’y parvins pas.
-
Gena, dis-je embêtée, je vois bien que cela te bouleverse, tu es
sûre de vouloir me prêter cet objet ?
Elle
hocha la tête.
-
Oui, je veux être là si tu as besoin de moi.
Je
lui montrai le coquillage.
-
Tu me raconteras ?
-
Oui... un jour.
-
Merci, je ne sais pas quoi dire...
-
Alors ne dis rien, ajouta-t-elle en riant.
Luidgi
déposa nos verres sur la table, Gena se saisit du mien, s’assura
que personne ne regardait et le pointa du doigt.
-
Med Kabei.
Une
petite lueur argentée traversa ma limonade puis disparut.
-
Tiens, bois ça ! En quelques minutes tu n’auras plus de
soucis, me dit-elle en me tendant le verre.
Je
le bus d’une traite, le goût n’avait pas changé, c’était
toujours de la limonade, mais dès qu’il eut atteint le fond de mon
estomac, une chaleur se répandit dans mon ventre, sembla tournoyer
un moment, se diffuser dans mes entrailles, puis plus rien. Plus
aucune douleur, je sentais bien que me règles étaient encore là,
mais je ne ressentais plus aucune gêne. C’était génial !
-
Je peux t’arrêter aussi l’écoulement si tu veux, me dit Gena,
c’est comme tu le sens !
-
L’écoulement ? Je ne sais pas, en tout cas merci beaucoup,
c’est vraiment super ton truc ! Tu crois que...
-
Heu, les filles, on peut parler d’autre chose, là, je sais bien
qu’on est ici pour ça, mais si vous pouviez m’épargner les
détails, vous savez, c’est super gênant pour un mec ce genre de
discussions
-
Ho, chochotte va ! Lui lança Gena en riant, va donc faire un
tour, qu’on discute entre filles si ça te choque tant que ça !
Jakob
éclata de rire,
-
Oui, je crois que je vais y aller. Vous me faites signe quand je peux
revenir.
Il
m’embrassa, puis partit en direction de la ruelle d’où nous
étions arrivés.
Gena
était vraiment sympa, elle m’enseigna encore plusieurs choses bien
utiles aux filles, la magie avait du bon. Vivre avec des enchanteurs
dans sa famille devait être génial. Gena était une véritable
grande sœur pour moi !
Je
ne comprenais pas pourquoi Mamie ne m’avait jamais appris tout ça,
pourquoi elle ne m’avait jamais parlé aussi ouvertement. Était-ce
le fait que sa fille n’ait pas de pouvoir ?
Du
haut de ces vingt-cinq ans, Gena était magnifique, ses yeux
brillaient dans les lumières du soir, son sourire éclatant semblait
illuminer toute la terrasse. Elle avait une présence enchanteresse,
et j’avais l'impression que tous les garçons la regardaient, ce
qui agaçait véritablement leurs compagnes.
-
Dis-moi Gena, comme se fait-il qu’une fille aussi jolie que toi
n’ait pas de petit copain ?
Gena
fit la moue.
-
C’est une longue histoire, la vie te balade d’un bord à l’autre
de son grand fleuve, sans te prévenir de la destination ni des
arrêts qu’elle te fait subir. Ceci en fait partie, me dit-elle en
montrant le coquillage.
Je
hochai la tête pour lui faire comprendre que j’avais saisi et que
je n’en demanderais pas plus pour ce soir, lorsque trois garçons
nous accostèrent.
-
Alors les filles, toutes seules ce soir ? Que diriez-vous de
beaux mecs comme nous pour vous tenir compagnie ?
Gena
sourit au garçon qui venait de parler.
-
C’est gentil, mais on préfère rester entre filles, bonne soirée
quand même.
-
Allez, fais pas ta bêcheuse la brunette, on va pas vous manger, dit
un autre en tirant une chaise à lui et en s’asseyant.
Une
lueur flamboyante passa dans le regard de Gena, elle allait le
pointer du doigt, mais l’autre l’arrêta.
-
Ho, comme c’est vilain de montrer du doigt, même pour une
enchanteresse.
Gena
resta bouche bée.
-
Je crois qu’on va s’asseoir un moment et discuter tranquillement,
reprit le premier en se posant à son tour.
-
Qu’est-ce que vous voulez, demanda Gena dont on sentait qu’elle
avait du mal à contenir sa fureur.
Le
garçon se tourna vers moi.
-
On voudrait faire connaissance avec la demoiselle, répondit-il sur
un ton faussement mielleux.
-
Jak on a un problème, trois gars, des enchanteurs !
-
Melly, apparemment, ils ne sont pas seuls, je suis dans la ruelle, ce
faux cul de Luidgi nous a balancés. Ce n’est pas mieux pour moi.
-
T’inquiète j’arrive mon cœur !
- Non
Melly...
J’avais
raccroché !
Mon
cœur s'emballa, on s’en prenait à Jak, On s’en prenait à
Gena ! Une poussée d'adrénaline me hérissa les poils.
Je
souris à mon tour au garçon tout en prenant la main de Gena.
-
C’est très aimable à vous, les gars, mais quand ma copine vous
dit, « on reste entre filles », c’est quoi que vous ne comprenez
pas ? Le mot Fille ?
Gena
me fit des gros yeux du genre « ne les provoque pas, on va trouver
une solution », mais je m’en fichais, je n’avais pas l’intention
de me laisser faire !
Les
garçons éclatèrent de rire.
-
Je crois que tu ne saisis pas bien ma belle, nous sommes trois, vous
êtes deux et...
-
Je sais, le combat est inégal, j’en suis désolée pour vous.
Sur
ces paroles, je me levai d’un bon, fis tournoyer sur eux ma
baguette comme un fouet
-
Uper dep, Uper per, Skep guem !
En
une fraction de seconde, j’avais pulvérisé la table et les
chaises où les garçons s’étaient assis, les éjectant à
plusieurs mètres de nous, déployé un bouclier d’un bleu
électrique intense et épais qui fit rebondir sans aucun problème
le seul sort qu’un des trois avait eu le temps de nous jeter, pour
enfin disparaître sans laisser de traces dans la ruelle où Jakob
s'escrimait contre trois autres enchanteurs. Gena ne mit pas plus de
temps à comprendre ce qu’il s’était passé, elle figea d’un
coup de baguette un enchanteur qui s’était tourné vers nous,
pendant que Jakob assommait un autre pris par la surprise. Sans
lâcher Gena, je pris la main libre de Jak et nous emmenais à la
vitesse de l’éclair en cachant notre destination à nos
assaillants.
Nous
réapparûmes dans le salon de Don Sperotielli. C’était la
première idée qui m’était venue à l'esprit.
Nous
éclatâmes de rire, la nervosité, le soulagement, et le bonheur de
les avoir vaincus prenant le dessus.
-
Houa, Melly, tu m’as impressionnée ! Je parierais que dès
demain matin nous aurons droit à une page dans le journal !
-
Mon Dieu, je n’avais pas pensé à ça, qu’allons-nous faire ?
-
Rien, répondit Monsieur Sperotielli qui venait d’entrer dans la
pièce. Ils penseront sûrement à une fuite de gaz, et ça
m’étonnerait que les trois gars que tu as mis à mal aillent se
plaindre à la police !
-
Mais comment as-tu su ? Demanda Jakob étonné.
Don
Sperotielli fronça les sourcils. Un air sévère se figea sur son
visage.
-
Que crois-tu Jakob, que je laisse moi aussi les choses au hasard ?
Votre petite escapade en Italie était totalement inconsciente !
Il me semblait pourtant avoir été clair Melly, tu n’es en
véritable sécurité qu’ici ! Vous me décevez énormément
tous les deux !
-
Je suis désolée, bafouillais-je, je vous demande pardon, je voulais
voir Gena pour mon problème de règles et...
-
Et tu ne t’es pas dit que je savais faire ça aussi ? Que
crois-tu Melly, que le fait de ne pas être une fille m'empêche de
vous comprendre ? Combien de gynécologues sont des Hommes ?
-
Ho, c’est bon Bruno ! S’interposa Gena, si tu comprends si
bien les filles, alors tu sais que ce genre de choses n’est pas si
évidente à dire à un adulte du sexe opposé !
Don
Sperotielli fronça les sourcils de plus belle.
-
Admettons, mais toi Gena, je te croyais l’adulte du groupe
justement ! Comment as-tu pu les laisser se mettre dans cette
situation ? Tu aurais dû les renvoyer à la minute où ils sont
venus ! Tu sais ce qu’il aurait pu arriver !
Gena
baissa la tête.
- Nous
ne lui aurions pas laissé le choix, répliquais-je, énervée qu’il
s’en prenne à elle par ma faute.
-
Non, Melly, rétorqua celle-ci, mon oncle a raison, je vous ai fait
prendre des risques inconsidérés, il me suffisait de venir
jusqu’ici. J’ai été stupide, je suis désolée.
-
Nous nous en sommes très bien sortis ! Les entraînements de
Jakob ont porté leurs fruits ! insistais-je.
-
Oui, mais à quel prix Melly ? Vous avez bénéficié de l’effet
de surprise ! Or maintenant, ils savent que vous êtes
en mesure de vous battre ! La prochaine fois, ils seront sur
leurs gardes, et beaucoup plus dangereux !
-
Nous n’allions tout de même pas nous laisser faire ! Il est
hors de question que je me laisse manipuler par ces crapules !
-
Une chose est sûre, ce petit fumier de Luidgi me le payera !
Grinça Jakob.
-
Ne sois pas trop dur avec lui, dit son oncle, s’il a fait ça,
c’est sûrement qu’on l’y a poussé. Tu connais les méthodes
de ces gens-là : pression sur la famille, chantage et j’en
passe et des meilleurs, une vraie mafia !
-
Ce n’est pas une raison, ils sont venus à six contre nous !
Sans la dextérité de Melly et mon opiniâtreté, Dieu sait quel
sort ils nous réservaient !
-
Justement, répliqua Don Sperotielli, il nous faudra désormais nous
organiser. Dezmarc a apparemment recruté des gens autour de lui,
nous devons en faire autant !
-
Il doit bien exister dans ce monde des gens qui rêvent de se
débarrasser de lui non ? Proposais-je.
-
Probablement quelques-uns oui ! Répondit Gena, j’en connais
au moins un ou deux. Les autres... je ne sais pas, les enchanteurs
sont tellement individualistes.
-
Il faut chercher dans ceux qui ont déjà eu à faire avec Dezmarc
alors !
-
Beaucoup sont morts ! rétorqua Jakob.
-
Justement, ils doivent bien avoir de la famille ces gens-là, des
frères, des parents, des cousins qui aimeraient se venger, ne plus
se laisser faire !
-
Méthode dangereuse Melly, quelqu’un qui cherche à se venger ne te
sera pas forcément fidèle ! Les autres risquent aussi de se
retourner contre toi, par appât du gain ou par peur, on ne peut
avoir confiance en personne ! Regarde Luidgi, jusqu’à
aujourd’hui, je ne l’aurais pas cru capable de nous vendre,
répliqua Gena
-
Alors, il me faudra l’affronter seule ! Dis-je pleine de
conviction.
-
Quoi, tu es folle ? Il n’en est pas question ! répliqua
Jakob. Dans ce cas, nous serons deux !
-
Trois, ajouta Gena, et je ne doute pas que l’oncle Bruno sera de la
partie, le pépé Giuseppe, l’oncle Fabio aussi, et probablement
une partie de la famille.
Don
Sperotielli approuva du chef.
-
Monsieur Springle peut-être, Mamie Fernande, aussi, ajoutais-je pour
ne pas avoir l’impression que toute cette guerre ne dépendait que
de la famille de Jakob.
-
Il faut s’organiser, répéta le comte, Gena peux-tu t’occuper de
recruter les gens que tu connais ? Cloisonne bien les choses.
Les membres ne doivent pas savoir entre eux qui est avec nous ou pas,
de façon à protéger les autres au cas où l’une de nos cellules
tomberait sous la menace de Dezmarc.
-
Oui, je peux, je connais beaucoup de monde, je sais déjà plus ou
moins à qui m’adresser. Ces mêmes personnes doivent pouvoir elles
aussi avoir des contacts.
-
Je ferais de même de mon côté, ajouta son oncle, tu viendras me
rendre compte de l’avancée de la situation. Sonde autour de toi,
essaie de voir sur qui nous pouvons compter, mais sans trop éveiller
de soupçons, la discrétion est de rigueur !
-
Je peux aussi voir... commença Jakob.
-
Non ! Le coupa son oncle, vous deux, vous vous consacrerez à
vos études et à l'entraînement, Melly a certes fait beaucoup de
progrès, mais il lui reste encore pas mal de chemin à faire. Il
faut continuer dans cette voie, c’est la seule qui nous permettra
de vaincre Dezmarc ! La preuve, ajouta-t-il en voyant ma mine
contrariée, ce soir tu t’es défendue comme une chef !
Je
savais qu’il me passait de la pommade pour mieux nous obliger à
lui obéir, mais même si j’avais une furieuse envie d’en
découdre avec ce mage noir, je devais avouer que Don Sperotielli
avait raison. De plus, la fin de l’année scolaire approchait à
grands pas, il ne fallait pas me louper si proche du but.
J'acquiesçai donc et lui promis de ne plus prendre de risques
inconsidérés.
-
Est-ce que l’on peut continuer à s'entraîner en France tout de
même ?
-
Je pense que oui, d'après mes informations, Dezmarc ne sait pas que
tu viens de là-bas, il te croit complètement américaine, issue
d’une famille Moris totalement ordinaire. Autant profiter de son
ignorance. En attendant, rentre chez toi, tes parents doivent
t’attendre. J’aimerais aussi que tu commences à étudier à
l’aide de ton grimoire comment contrôler les quatre éléments de
base. Et que tu commences à lire ces livres, dit-il en me tendant
deux gros volumes.
-
OK, répondis-je en lisant les titres, les créatures magiques, mythe
et réalité, et les Légendes arthuriennes.
C’était
la première fois que le comte me donnait des devoirs, s’il le
faisait, il devait avoir une bonne raison. J’embrassais
affectueusement Gena, la remerciais pour son aide et m’excusais de
l’avoir mise dans cette histoire.
-
Ne t’excuse pas Melly, si tu es bien l’enchanteresse de la lune
rousse, ton histoire devient obligatoirement la nôtre !
Je
n’étais pas sûre de comprendre totalement ce qu’elle avait
voulu dire, mais j’étais contente de l’avoir à mes côtés.
Nous prîmes congé du comte.
-
Vous venez manger demain à midi ? Nous demanda-t-il avant que
nous passions la porte du couloir, je te ferais un bon petit plat de
mes secrets, ajouta-t-il.
-
Avec plaisir ! lui répondis-je.
Il
était parfois autoritaire, mais je savais qu’il faisait tout ça
parce qu’il m’aimait. Cet homme commençait à compter
véritablement pour moi. J’avais vraiment de la chance d’être
tombée sur une famille aussi formidable !
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