Chapitre 23 Inquiétude
Legso
J’avais
invité Jakob à manger avec nous, je savais que maman et papa n’y
verraient pas d’objection. M’man l'aimait bien et P'pa adorait
parler voiture avec lui. Le week-end dernier, nous étions allés
tous les trois à une course de NASCAR. Au départ, c’était
difficile pour moi, je n’avais pas pour habitude de partager mon
père. Jakob et lui étaient aux anges, rivalisant de connaissances
techniques sur les machines, s'extasiant devant les performances des
moteurs et des carrosseries. Puis finalement ça s’était
superbement bien passé, ils s’entendaient à merveille sans pour
autant me mettre de côté. Nous avions crié à l'unisson, mangé
des barbes à papa en riant comme des fous, bousculé la foule pour
être premiers à demander des autographes aux stars du pilotage. Mon
père était comme un gamin. J’avais l’impression qu’il
retrouvait sa jeunesse. J'espérais quand même qu’il n’en ferait
pas une crise de la quarantaine comme celui de Jessica !
Alors
ce soir, j’en avais profité ! Et puis je n’aimais pas me
séparer de Jakob, les minutes sans lui me paraissaient
interminables. Il était ma drogue, j’avais besoin de ma dose de
Jakob pour ne pas être mal ! Maman trouvait que j'exagérais un
peu, que je devais aussi avoir ma vie pour moi, passer du temps avec
mes copines, comme Lyne, que je ne voyais que plus rarement (C’était
pas ma faute, vu le travail que je devais fournir pour apprendre
toute cette magie !) et ne pas reposer toute mon attention que
sur lui. Elle extrapolait sur le fait que les amours de jeunesse ne
duraient pas toujours longtemps, qu’ils étaient le fruit de
beaucoup d’illusions. Ce à quoi je ne manquais pas de lui répondre
que plus de trente pour cent des personnes continuait de vivre toute
leur vie avec la personne avec laquelle il avait eu leur première
relation sexuelle ! Bon, j’avoue que cette réponse m’avait
mise plus dans l'embarras qu’autre chose. Maman s’était
engouffrée dans la brèche que je venais d'ouvrir sur ma vie intime,
pour me demander si j’étais encore vierge ! Rouge comme une
pivoine, je lui avais avoué que oui. Sans bien sûr insister sur les
différentes façons de faire l’amour que nous avions trouvées
pour pallier cela. Je ne me voyais pas parler de ces choses avec ma
mère, même si je me doutais bien qu’elle ne m’avait pas conçue
par l'opération du Saint-Esprit !
Le
repas se passa donc bien, même si je sentais une certaine tension
chez maman. Une fois de plus, elle avait prétexté des tas de
problèmes de paperasse dans son travail. C’était bizarre, ces
ennuis de boulot devenaient récurrents. Je me demandais ce que cela
signifiait véritablement. Chaque fois que je lui en parlais, elle
restait très évasive sur le sujet. Je comprenais qu’elle était
soumise au secret professionnel et qu’elle ne pouvait en parler
davantage, mais bon, quand même ! Travailler pour le
gouvernement, ce n’était pas inévitablement travailler pour la
CIA ! J'interrogeais mon père du regard pour en savoir plus,
mais il me fit signe que lui non plus n’avait pas droit à plus
d’explications.
Il
était quand même bien fait ! Peu d’hommes auraient accepté
si facilement d’être mis à l’écart sans rien dire.
-
M'man, P'pa, dis-je au moment du dessert, Jakob pourrait rester ici
cette nuit ? Son oncle n’est pas là ce soir.
Ma
mère fit la grimace et regarda mon père qui se contenta de hausser
les épaules.
-
C’est-à-dire commença-t-elle, je n’ai pas préparé la chambre
d’amis et...
-
M’man, tu sais très bien ce que je voulais dire, je ne parlais pas
de la chambre d’amis ! Mais bien de la mienne !
-
Ho, ne vous inquiétez pas Madame, si ça pose un problème... débuta
Jakob.
Mais
je l'arrêtais d’un geste de la main. Après tout, j’en avais
marre de ce petit jeu de dupe ! Jakob dormait avec moi toutes
les nuits. Je ne voulais plus mentir sur notre relation.
-
Bon, OK, soupira ma mère. De toute façon, je me disais bien que
cela finirait par arriver. Melly, tu te souviens de notre discussion
sur le sujet, tu...
-
Oui, oui, maman ! Ne t’inquiète pas, tout va bien, la
coupais-je dans son élan, je refusais qu’elle aborde le thème de
la contraception devant Jakob et mon père. Déjà que Jak me faisait
les gros yeux, je le voyais bien le pauvre au milieu de nous trois,
ma mère lui recommandant l’utilisation de préservatifs ! Je
doutais qu’il me pardonne !
-
Ne dis pas de bêtises, bien sûr que je te pardonnerais,
susurra-t-il dans mon esprit. Mais bon... Si l’on peut éviter,
je t’en saurais gré. Et puis tu aurais pu me prévenir avant de
leur demander !
-
Bah, ça m’est venu comme ça ! Me défendis-je, je n’avais
rien prévu. Tu me comprends ? continuais-je d’un air
timide.
Jakob
se contenta de me sourire. Ma cause était entendue. Je lui sautai au
cou et l’embrassai.
-
Tu es un homme formidable, monsieur mon mari, murmurais-je à son
oreille.
-
Merci M’man, dis-je en l’embrassant à son tour. On monte, on a
des devoirs à terminer.
Ma
mère sourit, mon père sourit, je leur rendis à mon tour ce sourire
qui nous unissait, nous rendait si complices tous les trois. Puis
Jakob et moi nous éclipsâmes discrètement jusqu’à ma chambre.
Là,
je sautais sur mon lit. J’avais le cœur léger, cette journée
avait fait disparaître en moi beaucoup de poids, j’en sortais
soulagée. Je tirai Jakob à mes côtés, il s’allongea contre moi,
je plongeai mes yeux dans les siens. Le vert de mes prunelles se
reflétait dans le brun des siennes.
-
Je t’aime.
-
Moi aussi je t’aime Melly
Nous
nous embrassâmes langoureusement. Sa langue jouait avec la mienne,
je croquai délicieusement ses lèvres. Je sentais l'excitation
monter en moi comme une énergie dévorante. Je plaquais mon bassin
contre le sien. Pendant que ses mains me caressaient, les miennes
allèrent à la recherche de son T-shirt. Je le soulevais, passant
mes doigts sur sa peau. Je sentais son torse nu. Il m'électrisait.
J’allais le lui ôter lorsque l’on frappa à ma porte.
-
Melly ! Je peux entrer ? Demanda ma mère.
Affolée,
je me précipitai à mon bureau. Recoiffai tant bien que mal mes
mèches de cheveux, tentai de reprendre mon souffle et d’un air le
plus naturel possible lui répondis :
-
Oui, oui, entre maman.
Elle
pénétra dans la pièce, et à son regard, je vis qu’elle se
doutait de quelque chose.
- Je...
heu, je ne voulais pas vous déranger, commença-t-elle gênée toute
autant que nous. Je me demandais juste si tu avais eu des nouvelles
de Mamie Fernande récemment ?
-
Heu oui, je lui ai téléphoné cet après-midi, elle vous embrasse
fort d'ailleurs. Pourquoi ?
Elle
hésita.
-
Je... Non rien, répondit-elle avec un sourire feint qui n’arrivait
pas à dissiper un étrange malaise. Je l'appellerai demain.
Elle
m’embrassa.
-
Bonne nuit mes petits.
-
Bonne nuit M'man.
-
Bonne nuit Madame.
-
Prenez bien soin de vous deux, ajouta-t-elle avec un air inquiet,
avant de refermer la porte derrière elle.
Cette
dernière phrase me laissa sans voix. J’étais persuadée qu’elle
ne parlait pas de l’utilisation de préservatifs pour nos possibles
ébats amoureux, mais que quelque chose de plus profond, de plus
grave se cachait dans ces dernières paroles. Le vague venin de
l’inquiétude s’insinua en moi. La vilaine boule qui occupait
jadis mon estomac reprit sa place, et une sensation de lourdeur
pénible remplaça la légèreté dont j’étais envahie quelques
minutes plus tôt.
-
Ne t’inquiète pas, ce n’était sûrement rien, tenta Jakob pour
me rassurer.
-
J’espère ! Mais j’ai une mauvaise intuition.
Or
je savais que mon instinct ne me trompait que rarement depuis que
j’étais enchanteresse. Je me blottis contre lui, essayant de
profiter du réconfort sécurisant de ses bras.
Je
restais comme ça un long moment, à gamberger.
Quelle
sorte d'ennuis avait ma mère ? Pourquoi refusait-elle de nous
en parler ? Elle avait prononcé ces paroles de mise en garde
comme si elle devait ne plus nous revoir ! L’inquiétude
devenait de plus en plus grande. La boule plus pesante, et
l'impatience plus forte. Il y a seulement quelques semaines de cela,
je me serais écroulée en sanglot devant de telles angoisses. Mais
j’étais devenue beaucoup plus forte, plus mûre aussi sûrement,
et mes pouvoirs magiques me conféraient une maîtrise plus certaine
des événements. J’étais désormais de taille à me défendre et
à défendre ma mère ! Je savais que les « bons »
enchanteurs ne devaient pas s’en prendre aux Moris, mais si
quelqu’un s’en prenait à ma mère, Mori ou pas, il allait avoir
à faire à moi !
Sans le
vouloir, à cette pensée, mes poils, mes cheveux, tout en moi se
hérissait. Une rage sourde s’emparait de moi. Les lampes
clignotèrent dans la chambre, les meubles s'élevèrent d’une
quinzaine de centimètres au-dessus du sol et un grognement sourd
provenait d’on ne sait où.
-
Melly ! Qu’est-ce que tu fais ?
La
voix de Jak me fit revenir à la réalité. Je pris conscience que
c’était moi qui provoquais ces phénomènes. Tout s'arrêta,
aussitôt.
-
Bon sang, ça ne m’était pas arrivé depuis...
-
Depuis la plage. Lorsque tu as provoqué un début d’orage en
t'énervant sur Cynthia.
Je
me remémorais la scène avec amertume, elle avait été la cause de
ma rupture prématurée avec Jakob. Malgré mon pendentif, j’avais
un potentiel dangereux, je ne devais pas l'oublier !
Néanmoins,
cette histoire avec ma mère me travaillait, je voulais en avoir le
cœur net !
-
Connais-tu un moyen de savoir ce qu’il se passe ?
-
Franchement, non ! Assura Jakob, il en existe sûrement un !
- La
divination ?
-
Non, je n’y crois pas, mon oncle m’a toujours dit que ceux qui la
pratiquaient
étaient plus des charlatans qu’autre chose.
-
Je pourrai tenter de lire dans ses pensées ?
-
Pas sûr que cela te serve beaucoup, on ne peut lire que celle du
moment, ni celle d’après, ni celle d’avant.
-
Alors peut-être que je devrais la suivre ? Aller au boulot avec
elle !
-
Melly, tu es folle, demain tu as des contrôles ! Si tu les
loupes, tu risques de ne pas passer en classe supérieure !
-
Je m’en moque, dans le meilleur des cas, on utilisera la magie pour
remplir les interros à ma place ( ce que je m’étais toujours
refusée à faire ) dans le pire, j’irais au cours d’été !
Jakob
fit la moue.
J’avoue
que l’idée de revenir au lycée pendant l’été ne m’enchantait
pas vraiment non plus. Mais avais-je le choix ?
-
Il doit bien exister une autre solution ! Déclara Jakob, mini
caméra, mouchard GPS ?
-
Dans les locaux du gouvernement ? Tu veux la faire arrêter pour
espionnage ? Non!... philtre de vérité ?
Proposais-je.
-
Pourquoi pas ?
Nous
nous précipitâmes sur mon grimoire. Je griffonnais rapidement ce
que je voulais dans la barre de recherche et en un instant les pages
se mirent à virevolter pour m’afficher le résultat.
Deux
possibilités : un philtre, un sort !
-
Houa ! Difficile de préparer un tel truc ! S'exclama Jakob
Moi je ne me sens pas !
Je
devais bien avouer que cette « recette » ne paraissait pas simple !
Et même si je m’en étais mieux sortie que lui à notre premier
cours de potions, je ne me risquerais pas à empoisonner ma mère
avec un breuvage mal dosé ! Cinquante gouttes exactement d’un
extrait de plante dont je n’arrivais même pas à prononcer le nom,
dix d’une autre, faire des décoctions par trois fois de certaines
substances, laisser refroidir, réchauffer à nouveau à
cinquante-trois degrés exactement, les mélanger, tourner dix fois
dans le sens des aiguilles d’une montre, cinq fois dans l’autre,
rajouter de l'écorce de bouleau parmi une vingtaine d’autres
plantes avec des dosages autant en milligramme qu’en millilitre
pour certaines. Non ! c’est certain, je ne voyais pas comment
nous pourrions réussir ! D’autant qu’il aurait fallu réunir
rapidement tous les ingrédients ! Et je doutais que Mamie nous
suive sur ce coup-là !
Je
jetais donc un œil sur le sort.
-
À première vue, il est plus simple ! Commençais-je.
-
Oui, mais regarde les petites lignes dessous ! Rétorqua Jakob
en les pointant du doigt.
-
Ha oui ! “Mal maîtrisé, ce sort utilisé contre quelqu’un
peut lui provoquer des pertes de mémoire, des confusions, des crises
d'épilepsie, voire des séquelles neuropsychologiques beaucoup plus
graves, telles que : schizophrénie, paranoïa, et tant
d’autres”.
Je
fis la grimace
-
Je comprends pourquoi tu ne connaissais pas ce sortilège. Il
faudrait être fou ou sans scrupule pour prendre le risque de
l’utiliser. Hors de question que je le fasse sur ma mère !
-
Alors ? Que comptes-tu faire ?
Je
haussais les épaules.
-
Je n’ai guère le choix. On va rester dans quelque chose de plus
soft !
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