Chapitre 28 -2 Mises au point !

  Ma mère ouvrit de grands yeux et eut un mouvement de malaise. Elle se rattrapa au chambranle de la porte.

  L’inquiétude m'envahit, chassant la colère.

  - Maman ! Ça va ? M’écriais-je en me précipitant pour la soutenir. Viens t’asseoir.

  Je la conduisis jusqu’à mon lit et l’aidai à s’installer dessus, poussant un livre qui s’obstinait à vouloir passer sous ses fesses pour aller dans le tiroir de mon bureau.

  Elle me sourit l’air fatigué et dépité.

  - Alors, tu sais ?

  - Oui, une partie en tout cas, murmurais-je. Et J’aimerai que tu m’expliques.

  Elle semblait toujours prête à défaillir.

  Tu veux un verre d’eau ?

  Elle hocha la tête. D’un coup d’index je lui fis apparaitre la boisson.

  Elle sursauta.

  - Ho pardon, l’habitude, m’excusais-je.

  Elle le prit tout de même et en un but une longue gorgée.

  - Je crois que nous avons pas mal de choses à nous dire ma chérie.

  Je jetai un oeil par la fenêtre, Lyne n’était pas là. Mon coeur se serra.

  Je m’assis aux côtés de ma mère, elle prit mes mains dans les siennes.

  - Je commence ?

  Je lui fis « oui » de la tête.

  - J’avais ton âge lorsque tout a débuté, me dit-elle, à l’époque, je vivais encore en France avec ta grand-mère. Mais nos relations n’étaient pas au beau fixe.

  J’étais une adolescente sur la rébellion. Un peu paumée, mal dans ma peau, comme beaucoup de jeunes filles et garçons du même âge en fait. Elle... Elle était déjà guérisseuse. Elle passait énormément de temps avec ses patients, beaucoup plus qu’avec moi. On ne se parlait presque pas. Il faut dire que je n’y mettais pas du mien non plus ! C’était tellement plus facile de lui reprocher ses absences que de lui avouer mes peurs et mes doutes. Je ne partageais aucun de mes secrets avec elle. Je ne lui parlais pas de mon mal-être, ni de toutes les questions qui m’assaillaient, sur les garçons, les changements qui se produisaient dans mon corps, ma peur de l’avenir. Je la rejetais en bloc.

  Alors quand les premiers phénomènes se sont produits, je ne lui ai rien dit. D’abord parce que je refusai de devenir comme elle. Ensuite parce que je me disais qu’en les ignorant, ils disparaîtraient. Ainsi quand ton grand-père et elle ont divorcé, j’ai fait le choix de le suivre ici. Bien sûr que ça m’en a coûté. Je perdais mes amis, mon pays, un pan entier de ma famille, mais je me disais qu’en venant aux USA, loin de l’influence de l’Ardèche et de ma mère, cela s'arrêterait.

  Et ce fut le cas pendant un temps. Parfois j’avais quelques sursauts, j’avais des flashs lorsque je croisais des inconnus dans la rue, puis plus rien pendant des mois. Je m’étais faite à cette vie. J’avais rencontré de nouveaux amis. J’étais plus ou moins heureuse. Mon père s’était remarié, sa nouvelle femme était gentille avec moi, la vie coulait tranquillement. Jusqu’au jour où presque trois ans plus tard, ton papi et elle sont morts, dans ce stupide accident de voiture.

  Une larme coula sur sa joue.

  - J’ai été dévastée, ravagée par le chagrin et la culpabilité. Un ras de marée se serait abattu sur moi, si Mike, le fils de ma belle-mère, n’avait pas été là pour me soutenir et s'occuper de tout.  

  Ha, voilà donc le fameux Miky.

  - Mais pourquoi culpabiliser ? Tu n’y étais pour rien, ce n’est pas toi qui leur a coupé la route au feu rouge !

  - Non, mais j’aurais pu l'empêcher Melly ! J’avais eu une vision de l’accident juste avant qu’ils ne partent, c’était flou, je n’étais même pas sûre que ce soit eux, et du coup, je n’ai pas voulu y prêter attention, je n’ai pas voulu y croire, je n’ai pas voulu les mettre en garde. Je les ai tués, j’ai tué mon Père ! J’ai tué la mère de Mike ! Tout ça parce que je rejetais la mienne ! Tout ça parce qu’au lieu de développer mon don et de m’en servir pour faire le bien, je me suis conduite comme une petite égoïste écervelée.

  Elle éclata en sanglots. Je la pris contre mon épaule et pleurai de concert avec elle. Sa peine me touchait au plus profond de mon âme. C’était ma mère, et je l’aimais si fort. Je ne savais pas quoi dire pour la réconforter, je me sentais démunie face à sa souffrance, face à toutes ces années de culpabilité.

Elle se ressaisit un peu et continua.

  - Alors effondrée, je me suis confiée à Mike, il était gentil, attentif, compréhensif. Il avait fait des études de droit administratif et pénal, et travaillait pour le gouvernement.

  - La CIA ?

  Elle fit non de la tête.

  - FBI, puis NSA, c’était un féru de sciences paranormales, il était convaincu que mon don pourrait servir à sauver des vies. Se basant sur différentes expériences qu’avaient déjà réalisées la CIA et le KGB, il a monté un projet spécifique pour moi. Une unité spéciale et secrète, hors des cadres habituels, chargée du renseignement et des recherches. Il a longuement argumenté, débattu et finalement convaincu ses supérieurs, puis le gouvernement.

  Et voilà, me dit-elle en me tendant sa carte du FBI. Je travaille avec lui depuis dix-huit ans, maintenus au secret défense.

  Je comprenais mieux maintenant pourquoi elle avait choisi de ne rien dire.

  - Et Mike, pourquoi ne nous l’as-tu jamais présenté ?

  - Ton père le connaît, ils se sont rencontrés une fois ou deux au début de notre relation. Mais...

  - Il était amoureux de toi ?

  - Oui, moi je l’aimais beaucoup aussi, mais comme le grand frère que je n’avais pas eu. Pour ton père, ça a été le coup de foudre immédiat, je l’avais rencontré lors d’une soirée étudiante. Dès que je l’ai vu, j’ai eu un flash, je nous ai vus heureux, te tenant dans nos bras, puis beaucoup plus vieux, toujours rayonnant de bonheur, tenant à leur tour tes enfants, mes petits-enfants. Alors lorsque je l’ai raconté à Mike, il a su qu’il ne pouvait pas lutter, il a su que je serais heureuse et il a préféré rester en dehors de notre vie privée, s’effaçant pour laisser la place à ton père.

  - Ça n’a pas dû être facile pour lui !

  - Non, ça ne l’a pas été.

  Elle plongea son regard dans le mien.

  - Bon, à toi de m’expliquer !

  - Je vais même faire mieux que ça, n’aie pas peur.

  Je pris sa main.

  -  Guem.  

  Le paysage tourbillonna autour de nous, ma mère me regardait avec de grands yeux, se demandant probablement ce qu’il lui arrivait. Elle n’eut de toute façon pas le temps de me dire quoi que ce soit. Le chant des cigales lui avait coupé directement la parole.  

  Un soleil haut dans un grand ciel bleu, l’odeur des pins méditerranéens, la chaleur des après-midis sud-ardéchois, elle reconnut tout cela en un rien de temps. Les yeux brillants d’émotion, elle se tourna vers moi.

  - On est?...

  - Oui.

  La vieille ferme rénovée de sa mère nous faisait face, comme une vieille dame endormie par l’été dans un champ de blé. Les abeilles bourdonnaient à nos pieds, s'affairant sur des bleuets récoltant le nectar qui leur servirait à passer tout l’hiver. Ma mère n’osait pas avancer. Je la tirais doucement, l’invitant à la rencontre de son passé, à la rencontre de notre histoire commune.

  - Mamie ? Tu es là ? Demandais-je du seuil de la porte

  - Melly ? Oui, oui, je suis là, me confirma-t-elle d’un ton enjoué. J’arrive.

  Elle apparut par l’ouverture qui menait à son laboratoire.

  - J’étais en train de préparer mes cours pour jeudi et...

  Elle se figea.

  - Ha ! Je vois.

  - Je crois que l’heure est venue pour que vous ayez une bonne explication lui dis-je.

  Je pris de ma main libre celle de mamie, et la mis sur celle de maman.

  - Je vous aime, vous êtes ma force, ma vie, mon passé. Je suis un peu de chacune de vous. Oui, maman, j’ai des pouvoirs magiques. Oui, ils sont décuplés parce que j’ai eu mes seize ans lors de la lune rousse. Ces dons sont héréditaires. Mamie en a, tu en as et il est grand temps que vous appreniez l’une de l’autre, grand temps que le dialogue s’ouvre pour que la souffrance se taise, grand temps de mettre des mots sur vos maux.



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