Chapitre 28 -3 Mises au point !

 

  La discussion commença entre elles timidement. Ma mère cherchait à comprendre le pourquoi du comment de nos pouvoirs. Elle voulait aussi et surtout savoir pour moi ! Ce qui m’était arrivé, comme cela m’était venu, si c’était sa faute. J’avais l’impression qu’elle culpabilisait. Culpabilisait de m’avoir transmis ce « problème » et culpabilisait de ne pas l’avoir vu. Elle, la voyante ! La mère, dont la fille changeait sous son nez sans qu’elle ne s’en rende compte ! Sans être présente à ses côtés pour l’accompagner dans cette difficile transition. Sans qu’elle ne soit là pour la réconforter dans les moments de doutes, et de peur, reproduisant sans le vouloir le schéma familial qui lui avait tant fait défaut.

  Je la rassurais du mieux que je pus. Sans grand effet me sembla-t-il. Elle paraissait blessée et tristement déçue d’elle-même.

  Puis elle revint sur son histoire, se retourna sur ma grand-mère, le rythme s'accéléra, les reproches fusèrent d’un côté puis de l'autre. Les minutes défilaient, puis les heures. Vinrent ensuite les explications. Les larmes succédèrent aux cris, les sourires aux larmes. Les embrassades mirent un point final à plusieurs décennies de non-dits et de quiproquos. Une bonne tasse de thé aux fruits rouges termina d'apaiser les tensions.

  - Finalement, mon don était peut-être de vous réconcilier, dis-je enjouée.

  - Tu ne crois pas si bien dire ma Lylie. Si l’on en croit la prophétie, tu es le trait d’union des enchanteurs, notre roi Arthur ! Assura ma grand mère.

  - Moi le Roi Arthur, Dezmarc la fée Morgane, cette inversion des sexes me fait bien sourire, m’éclatais-je.

  J’avais beau afficher un sourire de façade, et fanfaronnais pour ne pas inquiéter plus maman, je n’en ressentais pas moins des frissons chaque fois que l’on évoquait le nom de ce mage noir.

  Et puis, je n’avais rien d’un « roi Arthur » ou d’une quelconque reine ! Je n'étais qu’une petite ado de seize ans  ! Je me demandais si cette prophétie ne déconnait pas un peu.

  - Dezmarc ? Demanda ma mère.

 - Ha, oui ! Bon, comment t’expliquer ça… commençais-je

  - Morgus Dezmarc ? Insista-t-elle

  - Ben, je ne sais pas, répondis-je en tournant la tête vers ma grand-mère.

  - Oui, Morgus, le dérivé de Mordred.

  Mordred ? Si je me souvenais bien ce que j’avais lu dans le livre de Don Sperotielli, c’était le fils incestueux du roi Arthur et de sa demi-soeur Morgane. Eh ben ! On peut croire que ses parents avaient pour lui une destinée toute tracée !

  - Bon, il faut que l’on t’explique une chose ou deux de plus, dis-je un peu embêtée.

  Je n’avais pas envie que la dispute recommence, mais il me paraissait indispensable de mettre au courant ma mère de tout ce que nous savions. Il était hors de question qu’on lui mente ou qu’on lui cache quelque chose désormais. Je lui racontai donc tout. Ma mère passa par toutes les émotions :les mains sur la bouche, l’air apeuré, elle sembla paniquée par mon récit. Puis je la rassurai tant bien que mal en lui exposant la protection que m’offrait la famille Sperotielli, monsieur Springle et mamie. Je sentis dans son regard que cette dernière information la touchait plus profondément. Comme si elle se sentait fautive du manque de discernement et l’absence de protection naturelle dont elle aurait dû faire preuve.

  - Mon Dieu Melly, il t’en veut personnellement ! Voilà pourquoi je voyais toujours sa menace planée sur toi et Jakob ! Puis elle se redressa, déterminée à prendre le rôle qui lui avait fait défaut.

  - Maman, dit-elle en s’adressant à sa mère, je vais moi aussi avoir besoin de toi, il faut que tu me formes, que tu m’apprennes. Je veux faire partie du combat, je veux pouvoir protéger ma fille !

  - Mamie acquiesça de la tête, mais je ne lui laissai pas le temps d’en dire plus.

  Je comptais bien battre le fer tant qu’il était chaud.  

  - Heu... à propos de Jakob... J’ai encore quelque chose à te dire.

  Ma mère prit un air renfrogné.

  - Écoute Melly, je sais, tu es grande, je comprends que tu es envie de faire l’amour avec ce garçon, je sais très bien que je ne pourrais pas t’en empêcher, mais je ne te demande qu’une chose ! Protège-toi ! Tu as seize ans, et il faut bien que tu comprennes que l’on peut aussi être maman et les maladies...

  J’aurais cru que le petit intermède Dezmarc l’aurait empêché de faire ce genre de réflexion, mais apparemment non ! Elle était bien décidée à reprendre son rôle de mère. Je ne lui en voulais pas, mais bon!...

  - Merci M’man, on fait attention pour ça, ne t’inquiète pas.

  Je vis à sa tête qu’elle avait espéré que nous n’avions pas encore franchi le pas, mais il me fallait continuer.

  En fait, notre relation est un peu plus qu’une simple relation d’ado.

  - Que veux-tu dire ? Tu n’es pas déjà enceinte quand même ?

  - Non, nous sommes mariés !

  Elle éclata de rire.

  - Marié, mais enfin Melly, tu n’es pas majeure, la loi te l’interdit sans notre consentement et je ne crois pas...

  - Marié magiquement Maman ! Depuis nos quatre ans !

  - Quoi, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

  Mamie rougit. J’expliquai à ma mère ce que cela impliquait. Elle ne hurla pas, ne reprocha pas à la sienne sa part de responsabilité dans l’histoire. Mais d’un air grave posa une simple question.

  - Les parents du petit, c’est Dezmarc qui les a tués, n’est-ce pas ?

  Tiens, Jakob était redevenu le petit, voilà un bon point.

  Mamie hocha la tête en affirmative. 

  - Nous n’avons aucune preuve, mais tout laisse à supposer que oui.

J’en tombais des nues !

  - Quoi ??? Mais Jakob ? Don Sperotielli ? Ils sont au courant ?

  - Jakob je ne crois pas, Bruno le sait lui, évidemment, répondit ma grand-mère.

  Un grand bang retentit derrière nous. Jakob venait de se matérialiser.

  - Comment ça, vous saviez ? Hurla-t-il, et pourquoi personne n’a rien fait ? Pourquoi personne ne m’a rien dit ?

  - Ce n’était pas à moi de le faire, mais à ton oncle.

Bang, Jakob disparut aussi sec.

  - Jak ! Attends, ne t’énerve pas ! Je...

  Je n’attendis pas sa réponse et me précipitais derrière lui.

  J'atterris dans la bibliothèque du comte, Jak était déjà là, fulminant de rage contre son oncle.

  - Mais comment as-tu pu laisser faire ça ? Et pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Vociféra-t-il.

  Son oncle ne se démonta pas.



  - Tu aurais voulu que je te le dise ? Mais quand Jakob ? Quand tu avais cinq ans, ça t’aurait servi à quoi ? Quand tu en avais dix ou douze ? Avec ton caractère, tu te serais précipité vers lui pour le tuer et il t’aurait écrasé comme une mouche !   

  - Au moins j’aurais essayé de les venger moi ! Je ne serais pas resté là à me cacher dans mon bureau !

  La pièce se mit à trembler. Les yeux du comte pourtant si doux la plupart du temps jetait des éclairs de colère.

  Je pris la main de Jakob. Il la serra.

  - Je t’aime

  C’était con, futile peut-être, mais c’était la seule chose que j’avais trouvé à lui dire pour lui montrer que j’étais avec lui.

  Les yeux du comte noircirent, les murs tremblèrent puis s’effacèrent. Je ne doutais pas de sa puissance, mais la démonstration de ses pouvoirs me fit frissonner.  Une brume épaisse nous entoura, puis elle s'évapora partiellement, découvrant une campagne aux allures d’Écosse. Un immense château noir s'élevait devant nous. Deux hommes se faisaient face sur la lande. Le ciel houleux sifflait des bourrasques de bruine.

  - Tu n’as jamais voulut comprendre, et là, tu ne comprend toujours pas ! 

  - Je vais te détruire Dezmarc ! Hurlait un comte rajeuni de dix ans, mais au visage déformé par la fureur.

  - Tu ne peux rien contre moi Sperotielli, persifla l’autre homme, un cigare à la bouche.

  Il semblait sûr de lui, toisant le comte du regard !

  Il devait avoir à peu près le même âge que Bruno Sperotielli. Les cheveux encore blonds et l’allure athlétique. Mais malgré ses un mètre quatre-vingt-dix, son air aristocratique et son costard, je ne le trouvais pas beau ! Il avait des petits yeux bleus trop enfoncés dans son crâne et les traits anguleux. Il voulait se donner un air classe et mondain, mais son visage ne reflétait que la brutalité. Étrange croisement entre un Viking et un golden boy sans scrupule.

  -  Tes pouvoirs ne sont rien contre les miens ! Continua-t-il. Pars d’ici avant de finir comme ta soeur !

  Le comte, ivre de rage se jeta sur lui, propulsant des sortilèges d’une puissance incroyable. La terre tremblait, les sorts claquaient comme des coups de tonnerre. On était loin des petites batailles d'entraînement que nous avions pus avoir Jakob et moi. Dezmarc ripostait avec la même férocité, son visage dur laissant parfois transparaître la surprise quant à la puissance de son adversaire. Le comte se battait avec une maestria incroyable. Des éclairs zébraient le ciel, le combat des deux enchanteurs semblait déchaîner les forces de la nature. Dezmarc repoussait tous les assauts de son adversaire les uns après les autres, mais sans jamais pouvoir, lui non plus atteindre sa cible. Le combat redoublait d’intensité, Le plus craint des enchanteurs des ténèbres avait perdu toute sa superbe, le visage crispé, il se démenait tant bien que mal, mais semblait aussi exténué que le comte. Enfin leur combat stoppa.

  Une pluie lourde s'abattait désormais sur le champ de bataille. Les deux hommes étaient en nage, épuisés, sales, baignant dans la boue et l’herbe trempée. Ils se défiaient encore du regard.

  - Tu ne peux pas me battre Sperotielli, éructait Dezmarc entre deux souffles, bien sûr tu es fort, mais je sens que tu faiblis ! Je ne veux pas te tuer, ne m’y force pas !

  Le comte paraissait tout aussi exténué que lui, il leva la tête l’air dépité dans sa direction.

  - Comment as-tu pu faire ça Morgus ? Toutes ces horreurs depuis tant d’années, c’était déjà répugnant, mais maintenant, ma soeur ? N’as-tu vraiment plus aucun honneur ? 

  Une lueur étrange de remord passa dans les yeux de Dezmarc

  - Rentre chez toi Bruno, va t’occuper du gamin, il n’a plus que toi désormais. Qui le protégera si je te tue aujourd’hui ? Je n’ai plus rien contre vous ! J’ai tué ta soeur et son mari parce que je n’avais pas d’autre choix ! Je devais les empêcher d’enfanter cette future enchanteresse de la lune rousse.

  Mon sang se glaça. 

  - Ho mon Dieu, tes parents Jak... tu allais avoir une petite soeur !

  - Tu dois payer pour ça ! Hurla le comte en jetant un dernier sort. Mais celui-ci ne trouva aucune cible, Dezmarc avait disparu, laissant le comte seul, pleurant à genoux dans l’herbe trempée.

  La campagne avait disparu, les murs de la bibliothèque étaient revenus. Le comte était toujours assis derrière son bureau. Il fixait de ses yeux une nouvelle fois humides son neveu.

  - Voilà, tu sais tout désormais.



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