Je n’étais finalement pas allée en cours de la journée. La matinée avec tous ces rebondissements avait filé à toute vitesse.
J’avais l’impression que Lyne me faisait toujours la tête, je lui avais envoyé plusieurs SMS, je voulais lui raconter tout ce qui arrivait. Mais elle n’y avait pas répondu !
Là, j’étais assise à côté de Jakob sur des strapontins. Le comte avait transformé pour la réunion son bureau en une grande salle de cinéma. Elle était pleine à craquer. Une bonne partie de la famille de Jakob était présente et évidemment Gena ! Comme prévu, accompagnée Seréna. Cette fois-ci, je lui avais parlé de façon bien plus chaleureuse. Ça avait l’air d’être une fille vraiment sympa. En tout cas, Gena l’adorait. Je ne savais pas quelle était exactement leur relation, mais je les trouvais très proches. Pourtant, Gena était cent pour cent hétero, aucun doute là-dessus !
De mon côté, Maman avait tenu à venir aussi, Don Sperotielli avait été enchanté de faire sa connaissance et le lui avait fait bon accueil. Elle semblait plus à l’aise que je ne l’aurais cru. Mamie et monsieur Springle étaient de la partie. Je n’avais pas vu son chat Mefisto, mais je me doutais bien qu’il devait surveiller quelqu’un ou quelque chose. Et puis autour de nous, tout un tas de gens que je ne connaissais pas. Tous des enchanteurs. Hommes ou femmes, de milieu apparemment très hétéroclite, mais pour la plupart dépassant la cinquantaine. Un était venu me saluer en personne avant le début de la réunion. C’était un grand-père d’au moins quatre-vingts ans. Samuel Jackson. Il était accompagné par son petit fils, du même prénom.
- C’est un honneur de vous rencontrer, m’avait-il dit. Je mets beaucoup d’espoir en votre destinée, Mademoiselle.
- Je... heu merci, avais-je balbutié bêtement.
J’aurais bien voulu modérer son engouement, mais je m’étais engagée le matin même à tenir mon rôle !
Son petit-fils, un beau gosse black de dix-huit ans à faire craquer toutes les de filles me serra la main en souriant.
- J’en suis enchanté moi aussi, m’assura celui-ci avec un sourire d’une blancheur éclatante.
Sa peau était douce, et propageait une envie d’en découvrir davantage. Houa, heureusement que Jakob était à mes côtés, sinon je crois que je serais tombée sous le charme illico !
Cela n’échappa pas à Jak d'ailleurs qui lui serra la main de façon vigoureuse comme pour mieux marquer son territoire.
- Salut, Jakob ! Je suis son mari !
Samuel se retourna vers moi.
- Ha ! Mariée ! Si tôt ? Quel chanceux ! Répondit-il en désignant Jak du regard.
- Je... heu... c’est une longue histoire, répondis-je en rougissant.
Sur ce, il prit congé et s’éloigna pour s’installer près d’autres personnes qu’il semblait connaître.
- Tu les connaissais ? Demandais-je à Jakob ?
- Non, jamais entendu parler.
- D’après ce que j’en sais, précisa Gena, les parents du jeune sont morts à cause de Dezmarc. Il aurait tenté de séduire en vain sa mère. Son père, le fils du vieux Jackson aurait essayé d’y mettre le holà. Ils se seraient battus, Dezmarc aurait gagné la bataille. La mère qui n’aurait pas supporté la perte de son mari se serait soi-disant donné la mort. Personnellement, je n’y crois pas, pourquoi choisir de mourir en laissant son fils ? Je...
Mais l’oncle Bruno ne lui laissa pas le temps de finir, il était monté sur l’estrade et avait pris la parole, remerciant tout un chacun de leur présence.
Il me présenta ensuite. Je montai à mon tour sur la scène, les jambes flageolantes, espérant que personne ne remarquerait à quel point la fille sur laquelle reposaient leurs espoirs était ordinaire et dénuée de tout talent particulier. Ils avaient tous applaudis, comme si j’étais une rock star. Je n’étais pas très à l’aise. Moi qui étais d’habitude une fille plutôt discrète, me retrouver face à un parterre d’une bonne centaine d’enchanteurs venus spécialement pour me voir, me fichait la trouille. Heureusement, j’avais vite regagné ma place.
- Tu as été parfaite, me rassura Jakob en m’embrassant.
- Menteur, j’ai été nulle et tu le sais très bien !
Jakob éclata de rire
- Non, tu es toi, et c’est ce que j’aime !
- Moi aussi je t’aime.
Les intervenants se succédèrent sur l’estrade, parlant chacun à leur tour de ce qu’ils espéraient dans la création d’une nouvelle société. Soulevant des débats passionnés, ils s’affrontaient verbalement défendant vertement leurs positions. Et ne tombaient pas toujours d’accord. Cela présageait encore de longues discussions !
- Tout commence par l’éducation, déclarait le comte qui était remonté exposer ses idées. J’ai bon espoir de créer une école. Bon nombre d’enchanteurs n’utilisent que quelques dixièmes de leur magie. Si tous les enchanteurs développaient leurs pouvoirs, personne ne pourrait se soustraire à la justice. Pas même Dezmarc.
- Oui, dis-je dubitativement, mais cette éducation va créer combien de Dezmarc ?
Tout le monde s’était tourné vers moi et me regardait
- Bien dit, petite, approuva un gros monsieur chauve dans l’assistance.
- C’est avec un raisonnement comme le tien que Dezmarc a éliminé ma nièce avant qu’elle ne naisse ! Répondit Don Spérotielli sans se démonter.
La remarque m'atteignit en pleine face.
- Je... pardon, dis-je confuse.
Une boule de honte m’empourpra les joues.
- Non, insista le gros monsieur, le risque est réel ! La jeune Melly a raison. Nous devons en tenir compte !
Des murmures parcoururent l’assistance. Des têtes hochèrent en approbation. Je me sentis encore plus fautive d’avoir parler trop vite. Alors prenant mon courage à deux main, je me levai et leur fis face.
- Non, Monsieur le Comte a raison. J’en suis la preuve vivante. Ce sont ces mêmes craintes que Bruno Sperotielli a eues pour moi. J’aurais très bien pu mal tourner, aller vers le côté noir de la magie. Et il a tout de même fait le choix de m’enseigner son savoir. Évidemment, le risque existe. Mais le jeu en vaut la chandelle. Les livres d’histoire l’ont prouvé à maintes reprises, continuais-je poussée par une audace qui me dépassait. Depuis des centaines d’années, les enchanteurs vivent en égoïstes, subissant par la même occasion la loi du plus fort, m’époumonais-je en fixant le grand-père Samuel. Combien de bons enchanteurs gagnerions-nous de plus que de mauvais ? Je veux croire en la nature humaine. Je veux croire en ce nouvel espoir !
Une salve d’applaudissements retentit. Ma ferveur redescendit d’un cran et je me rendis compte que j’étais debout sur mon siège. Jakob et Gena me regardaient avec des yeux émerveillés, son oncle me fit un petit clin d’oeil, complice, ma mère était bouche bée, je suis certaine qu’elle ne devait pas reconnaître sa petite Melly, de seulement seize ans toute timide. Je me serais moi-même étonnée, si je ne l’avais pas déjà tant été depuis que la lune rousse avait dardé sur moi ses rayons magiques. Et après tout, à seize ans on est aussi des grands ! Dans mon Ardèche ancestrale, comme dans le reste de l’Europe, combien de jeunes de mon âge n’ont-ils pas déjà fait bien plus en prenant le maquis lors de la dernière guerre mondiale ? Seize ans, ce n’est pas seulement Facebook, tweeter ou « ho ! j’ai un bouton sur le nez ! » Nous voulons que l’on nous traite comme des adultes, alors soyons-le ! Et je le suis.
Je me rassis, forte de mes convictions du moment. Après tout, le comte avait peut-être raison, probablement que je peux faire plus que je ne le pensais.
La réunion se poursuivit, et même si plusieurs sujets me passionnèrent, je n’eus pas une nouvelle fois le courage de prendre la parole tel que je l’avais fait. Cela avait tout de même galvanisé les plus jeunes, et Jakob, Gena ou Serena ne se privèrent pas, comme eux de donner leur avis. Après tout, ce Nouveau Monde était aussi pour nous, les jeunes et celles et ceux qui nous suivraient.
À la fin de l’assemblé, ma mère me prit dans ses bras et m’embrassa. Nous nous étions quittées un peu rapidement ce matin.
- Je t’aime ma fille.
- Je t’aime aussi maman.
- Et moi je vous aime toutes les deux, ajouta mamie se joignant à nous.
- Qu’allons-nous faire pour papa ? Demandais-je
- Lui dire ma chérie, je n’ai aucun secret pour ton père, et je ne me vois pas lui mentir.
- Et tata Lucie ?
- J’irais la voir, je suis certaine d’avoir beaucoup de choses à mettre au point avec elle aussi, assura mamie.
- Et l’oncle Mike, puisque je devrais l’appeler ainsi, demandais-je à ma mère.
- Sur ce point là, j’aimerais, si vous le permettez que nous en discutions ensemble avant Madame Parker, intervint Don Sperotielli. Il avait son visage grave des décisions importantes. Car cette décision risque d’avoir des répercussions sur nous tous.
- Catherine s’il vous plait, répondit ma mère. Je serais enchantée d’avoir votre avis sur ce point. Puis se retournant vers mamie, ainsi que le tien maman. Houa ! Comme quoi cette journée avait véritablement changé les choses !
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