- J’avais été naïve. Évidemment, Lyne n’avait pas pu venir ici toute seule. Cette végétation luxuriante, cette chaleur, ce soleil qui marquait midi au zénith. On l’avait déplacée ici ! On l’avait enlevée ! On avait prévu que je viendrais au secours de mon amie. Et moi comme une conne, j’avais plongé tête baissée dans ce qui pourtant m’apparaissait désormais comme le piège le plus grossier qu’il m’ait été donné de voir. Pas grave ! Ils savent où je suis, maman a trouvé Lyne, Don Sperotielli et les autres ne vont pas tarder à arriver en renfort.
C’est alors que je le sentis. Sans même le voir, je savais qu’il était là, qu’il me regardait. Avec la même sensation que l’on a parfois d’être persuadé que quelqu’un nous observe dans la foule et qui lorsque l’on se retourne est bien en train de le faire. J’étais sûre qu’il me fixait. Je n’allais pas lui laisser la joie de me surprendre. Prête à en découdre avec lui, je tournai la tête l’air furibond et sursautai.
Un sanglier ! Un sanglier me regardait ! Là entre les hautes fougères, à dix mètres à peine d’une plage de sable blanc de cocotier et d’une mer aux eaux turquoise ! Le décor idyllique d’une carte postale ! Putain c’était quoi ce délire ? Qu’est-ce qu’un sanglier foutait ici ?
Houa, j’avais la tête qui tournait. Les feuillages semblaient danser devant mes yeux, la mer n’était plus si mer que ça, son bleu se mélangeait au vert et au jaune. J’avais la nausée. Je resserrai instinctivement ma prise sur la main de Lyne. Je ne savais pas ce qu’il se passait, mais il était hors de question que je la lâche. Elle était apparemment dans la mouise une fois de plus à cause de moi et j’étais bien décidée à ne pas la laisser tomber. Ma vue se fit de plus en plus floue, le paysage tournoyait désormais autour de nous de plus en plus fort, mon envie de vomir de plus en plus intense. J’avais l’impression que le sanglier avançait vers nous. C’était impossible. Tout cela ne pouvait pas être réel. Je perdis pied, m'accrochant désormais à la main de Lyne comme à une bouée de sauvetage. On plongeait. Nos corps étaient ballottés dans un sens, puis dans un autre. Puis je sentis une nouvelle fois le contact rude du sol.
Lyne poussa un gémissement de douleur en atterrissant à mes côtés.
Au moins, elle était là, je ne l’avais pas perdue !
Je me massais la nuque. Endolorie, je regardais autour de nous. Le paysage avait changé.
- Lyne, ça va ?
Elle se frotta les côtes, fit quelques mouvements pour voir si tout fonctionnait et acquiesça.
- Où on est ? Me demanda-t-elle
- Je ne sais pas.
Des prairies vallonnées s'étendaient devant nous, mais aucun signe distinctif ne permettait de déterminer la région ni même le pays dans lequel nous nous trouvions. Il était clair que les autres ne nous retrouveraient pas ici, pas tout de suite ! Dezmarc nous avait déplacés. Et le temps que ma mère identifie le lieu, Dieu sait ce qu’il pourrait se passer. Nous avions plutôt intérêt à ne pas traîner dans les parages et à vite nous sortir de là.
- T’inquiète, je vais nous ramener à la maison. Je saisis ma baguette et la fis tournoyer en un petit cercle.
Mais rien ne se produisit. Je ressayais encore une fois, prononçais la formule magique plus lentement en me concentrant plus fort sur la maison, mais j’avais beau hurler des « Guem » tant et plus, ça ne fonctionnait pas !
- Putain, mais qu’est-ce qui se passe ? criais-je rageusement.
Un rire sarcastique éclata. Il venait de se téléporter devant nous, là dans la lande.
- Inutile d’insister Miss Parker. Les voyages magiques sont impossibles dans ce sens, comme il est tout aussi impossible à tes amis de te retrouver, s’esclaffa-t-il de plus belle. Ils sont probablement en train de se dorer la pilule bien loin d’ici, sur cette charmante petite île du pacifique où je t’avais attirée.
Dezmarc !
La même figure que dans les souvenirs de Don Sperotielli, quelques années en plus bien sûr. Vêtu d’un costume noir, une cape jetée sur les épaules, il nous faisait face sur un monticule herbeux. Je reconnaissais à présent le lieu. La luminosité encore présente, malgré un soleil déjà couché, renforçait mon idée que nous avions changé du tout au tout de latitude. Nous étions près de chez lui. Je ne voyais pas son château, mais tout correspondait. Dezmarc était sur ses terres, là où sa puissance était à son comble.
Je sentais que la panique n’était pas loin de m'envahir. Lyne serrait ma main et me regardait les yeux remplis de larmes. Je ne savais pas ce que lui avait fait subir celui qui l’avait enlevée, mais je compris à son regard qu’elle était morte de trouille. Ma Lyne, elle si forte d’habitude, elle qui me défendait depuis la maternelle. Mon Amie, ma soeur d'adoption. Que lui avait-il fait ? Je sentis la colère monter en moi, s’insinuant dans mes veines, remplaçant ma peur, instillant sa puissance. Les poils de mes bras se raidirent, des frissons me parcoururent l'échine, reste de mes réflexes primitifs animal. Je n’avais plus peur.
- Qu’est-ce que vous voulez ? Lui demandais-je sur un ton de défi.
Il éclata de rire.
- Mais te connaître, tout simplement ! Bavarder un peu avec toi, répondit-il en s’avançant vers nous. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre une enchanteresse de la lune rousse.
- Oui, bien sûr ! Et puis pour que tout se passe bien entre nous, vous avez enlevé mon amie ? Lui répondis-je d’un air sarcastique.
- Je n’avais pas d’autre choix. C’était la seule façon que j’avais de m’approcher de toi.
- Encore une de vos sales manigances !
Dezmarc se crispa.
- Ne me juge pas fillette ! Tu ne sais rien de moi ! Cracha-t-il, les choses ne sont pas aussi simples que tu ne le crois.
Et pour elle, ajouta-t-il avec un air de mépris en la montrant du menton, rien n’était prévu. Elle s’est mise toute seule dans cette situation ! Demande-lui donc, comment elle est arrivée jusqu’à moi.
Cette réflexion me mit comme un uppercut. Je me tournais vers elle.
Lyne baissa les yeux.
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