- Que veut-il dire ?
Elle renifla, des larmes coulaient sur ses joues.
- J’étais très fâchée contre toi, ou plutôt contre ta magie, cette foutue magie qui nous sépare tout le temps maintenant. J’ai pris ma voiture et j’ai roulé, je voulais partir, fuir toutes ces histoires, ne plus jamais te revoir. Alors, j’ai roulé, roulé, puis, ben on est dans la vraie vie quoi ! Donc il a fallu faire le plein de carburant ! Je me suis arrêtée dans une station-service. Il y avait un relais routier. Je suis descendue pour prendre un verre et un peu de repos et...
- Et????
- Et elle est tombée sur moi ! Lorsqu’elle est sortie du cône d'influence magique de cet imbécile de Sperotielli, je l’ai suivie de loin. Je savais que d’une façon ou d’une autre elle me mènerait jusqu’à toi. Mais je ne voulais pas précipiter les choses, alors je me suis fait passer pour un sympathique routier. Dezmarc agita sa baguette et se transforma en un beau jeune homme blond d’une vingtaine années coiffé d’une casquette « les routiers sont sympas ».
- Et sais-tu ce qu’elle m’a raconté ? Demanda-t-il avec une voix suave et sexy.
Je hochais la tête de plus en plus abasourdie par la tournure que prenaient les choses.
- Tout ! Toute sa haine du monde magique ! Répondit-il les mâchoires crispées.
D’un coup de cape, il reprit son apparence normale.
- De nos pouvoirs, de ce que tu sais faire ! Elle racontait tout en détail sur nous. On ne peut pas faire confiance aux moris Melly, tous des sales traitres !
Un éclair de haine traversa son regard. Il brandit sa baguette vers Lyne. Je me précipitais devant elle.
- NON !!! Hurlais-je
- Pousse-toi Melly, elle ne mérite pas de vivre cette petite vipère. Elle comme tous ceux de son espèce. Sais-tu seulement ce qu’ils réservent aux nôtres lorsqu’ils les attrapent ? Hurla-t-il rageur.
- Non, je ne le sais pas, ou plutôt si, j’en ai une vague idée. Mais rien qui ne vaille tout ça. Les livres de Don Sperotielli m’ont appris...
- Les livres de Sperotielli ! Mais que crois-tu donc Melly ? Que Sperotielli est un gentil ? Que tous ses livres n’enseignent que la vérité ? Que lui et sa bande malfaisante d’apprentis dictateurs vont oeuvrer pour un monde meilleur ? Évidemment que je suis au courant de leurs manigances sordides !
Je ne puis réprimer un « ho » de stupéfaction.
Dezmarc éclata d’un rire sonore qui se répercuta en écho sur les grandes pierres plantées qui nous entouraient.
Je n’avais pas trop compris, mais maintenant que la lumière baissait de plus en plus, je voyais que nous nous trouvions dans une espèce de creux circulaire bordé par des pierres plantées, des sortes de menhirs dont deux plus gros semblaient faire une sorte de porte dans mon dos.
- Sperotielli cherche à te manipuler Melly. Il est en train de fomenter un simulacre de société magique pour en prendre le pouvoir. Pour prendre le pouvoir sur nous ! Comme l’on fait quelques-uns de ses prédécesseurs ! Le méchant, ce n’est pas moi !
Je ne pus m'empêcher de rire.
- Vous poussez un peu là, vous croyez que je ne sais pas ce que vous faites ? Vous êtes un assassin!
- M’as-tu déjà vu tuer quelqu’un ?
- Non, mais je sais que...
- Ha bon ? Tu sais ? Et comment le sais-tu ?
- Je vous ai vu vous battre avec le comte, vous vanter du meurtre de sa soeur enceinte, ma mère m’a raconté les meurtres, votre lien avec, la rumeur...
- Ta mère, la rumeur, les visions du vieux fou, mais à la vérité, tu ne l’as jamais vu par toi-même !
- Je sais que votre sinistre renommée s'étale dans les livres...
- Arrête avec tes livres ! Leurs auteurs ne te racontent bien que ce qu’ils veulent. Racontent-ils comment les Moris ont massacré depuis toujours ceux d’entre nous qui étaient à peine capables d’allumer un feu sans allumette ?
- Ouai, c’est bon, vous n’allez pas me refaire le coup des méchants humains contre les gentils enchanteurs, y en a plein les films et les bandes dessinées. Et puis l'inquisition, c’était il y a bien longtemps ! Je connais par coeur ce genre d’arguments. Je crois qu’il y a prescription maintenant !
- Ha oui prescription ? Grinça-t-il, et tes livres racontent-ils comment encore à notre époque les gouvernements et leurs services secrets se sont emparés de pauvres enchanteurs pour faire des expériences pseudo-scientifiques dessus ? Savais-tu que la CIA, le KGB, comme tous les autres services secrets d'ailleurs, ont massacré des gens de notre espèce, ? Les plus faibles évidement ! Contre les autres, ils n’auraient rien pu faire ! Mais à ceux là, ils leur ont introduit des électrodes dans le cerveau, les torturant pendant des jours et des jours, les menaçant, enlevant leur famille pour faire pression sur eux afin d’exploiter leurs petits secrets : leurs insignifiants pouvoirs magiques ?
Mais oui, bien sûr, éclata-t-il, ils te l’ont dit ! N’est-ce pas ? Comme Sperotielli t’a aussi raconté comment ma femme était morte de leurs mains en octobre 1962 ? Après des jours de souffrance, de torture en tout genre, prisonnière dans une de leurs cellules. Tout ça pour lui extorquer des renseignements qu’elle n’avait pas sur les missiles cubains !
Mais pour eux, c’était une évidence, elle savait ! Il avait déjà utilisé son petit don de voyance pour résoudre quelques affaires. Elle, si gentille, si altruiste, si pleine de vie ! Elle qui ne rêvait que d’utiliser ce qu’elle savait faire pour rendre le monde meilleur, pour rendre leur monde plus beau !
Il posa son regard embué de larmes sur moi et j’y décelais pour la première fois une humanité que je n’aurais pu soupçonner. Le chagrin d’un homme amoureux dont on avait assassiné l’amour de sa vie.
Je m’assis sur un rocher recouvert de mousse. Lyne se posa à mes côtés, légèrement en arrière comme pour se protéger.
Dezmarc agita sa baguette magique et une forme prit vie devant nous. Son souvenir. Il ne nous engloba pas comme celui de l’oncle Bruno, il s’élevait simplement devant nous, comme projeté sur un écran de cinéma en plein air. Tel un vieux film en noir et blanc, une très jolie jeune fille d’origine hispanique nous faisait signe de la main, tout sourire. Puis elle s’éloignait vers un bâtiment administratif. Elle tortillait des fesses en marchant, agitant sa mini jupe sous le nez rieur de celui qui la filmait. Elle lui fit un dernier clin d’oeil, lui envoya un baiser, prononça les mots « je t’aime » et le souvenir disparut.
- Elle s’appelait Maria Loreana. Elle avait tout juste dix-sept ans ! Elle était d’origine cubaine par sa mère. La CIA était persuadée qu’elle ne voulait pas les aider à résoudre le conflit qui opposait ces deux pays. Sa famille étant retournée là-bas, ils n’ont rien pu faire contre eux, mais elle...
Le ton de sa voix baissa.
- Ce fut la dernière fois que je la vis vivante.
Dezmarc agita une nouvelle fois sa baguette magique, l’écran projetait cette fois-ci la photo du corps inanimé de Maria Loreana. Étalée sur le sol, baignant dans une flaque de sang, le visage tuméfié, la lèvre inférieure coupée, un oeil au beurre noir, elle était sans vie, morte ! Le bandage autour de la tête laissait passer des fils électriques reliés à une étrange machine pleine de boutons et de cadrans.
L’image me broya le coeur et me souleva l’estomac. Je n’aurais jamais imaginé ça. J’étais bouleversée. Cette pauvre fille, qui un instant auparavant nous faisait signe. Elle avait pratiquement mon âge ! Ils l’avaient assassinée.
- Au bout de quelques jours sans nouvelles, j’ai remué ciel et terre pour la retrouver. Je me suis présenté à leurs guichets, demandais des explications. J’avais tout juste quinze ans et demi et presque aucun pouvoir. On m’a expulsé comme un malpropre. Menacé même d'emprisonnement si j'essayais d’ameuter la presse. Par quelques petits stratagèmes, j’ai réussi à m’introduire dans le bureau de celui qui avait le plus de contact avec Maria. Celui en qui elle avait une totale confiance. Son supérieur, son mentor comme elle disait. Et j’ai retrouvé cette photo dans leurs archives. Au dossier Maria Loreana, expérience médiumnique 1078. Une expérience, voilà tout ce qu’elle était pour eux ! Ils l’ont torturée de la façon la plus abjecte. S’acharnant sur elle comme les nazis le faisaient sur leurs prisonniers pendant la guerre. Pour eux nous sommes moins que des bêtes. J’étais dévasté par la nouvelle. J’ai couru jusque chez moi pour y prendre une arme et les tuer.
Mon père était là. Il m’en a empêché.
Dezmarc agita sa baguette et fit apparaître une nouvelle scène.
Le jeune Dezmarc, un gamin de quinze ans, plutôt mignon, entrait comme un fou en hurlant sa douleur dans ce qui devait être le bureau de son père. La pièce au ton rougeoyant renvoyait une atmosphère agréable, un espace de travail au mobilier mexicain d’une autre époque. La fenêtre donnait sur un jardin exotique d’où l’on apercevait un palmier, les murs étaient couverts de bibliothèques où s’empilaient des livres de toute sorte. Mis à part un gros cigare cubain posé en équilibre et fumant encore sur son cendrier, entouré de deux statuettes de sangliers en bronze, l'endroit me faisait étrangement penser au bureau de Don Sperotielli. Dezmarc racontait tout à son père, celui-ci le prit dans ses bras. Il semblait terrassé à son tour par la nouvelle.
Puis le bureau s’évanouit dans une brume et Dezmarc fit réapparaître sa petite amie qui tournait en boucle en nous souriant, à côté, la photo d’elle morte dans d’horribles souffrances.
- Mon père a détruit cette photo et le petit film super 8 que j’avais tourné quelques jours plus tôt il n’en subsiste que ces souvenirs. Il m’a demandé d’être patient, et promis que le jour de ma vengeance viendrait. Le lendemain nous avons déménagé ici. Sur nos terres ancestrales. Alors, mon père a pris mon éducation magique en charge, quelques mois ont passé, puis en mars 1963 mes seize ans sont arrivés, le jour de la Lune rousse et je suis devenu petit à petit le plus puissant enchanteur que la terre abrite actuellement. Et depuis cinquante ans, je n’ai cessé de traquer ceux qui on fait souffrir et périr ma pauvre Maria. Je les ai éliminés un par un ! Grinça-t-il, Kennedy en premier, le 22 novembre 1963. J’étais encore loin de posséder tous mes pouvoirs, mais j’en avais suffisamment pour lui régler son compte.
- Kennedy ? Mais, n’importe quoi ! C’est Oswald le meurtrier ! Ou alors vous avez manipulé son cerveau pour qu’il le tue à votre place ?
Dezmarc éclata d’un rire cruel.
- Même pas, ce crétin d’Oswlad était bien là pour je ne sais quelle sombre raison, mais la balle « magique », celle qui a tué Kennedy, venait bien de moi ! Ça, c’est certain !
J’en restai comme deux ronds de flan. Kennedy était finalement mort à cause de la crise de Cuba et de l'assassinat de cette pauvre fille. Toutes les théories foireuses que j’avais entendues jusque-là n’étaient alors que pure imagination !
Non, c’était du délire ! Dezmarc essayait de me manipuler. Tout ça, c’était des mensonges. Je l’avais vu se battre contre Sperotielli, je l’avais vu avouer le meurtre de la petite soeur de Jakob.
Enfin, du moins je le croyais.
Je ne savais plus où j’en étais. Tout cela m’embrouillait l'esprit. Et si c’était vrai ? Et si Don Sperotielli ne servait que ses propres desseins en construisant ce futur gouvernement ? Et s’il ne se servait que de moi, de cette soi-disant prophétie pour prendre le pouvoir ? Je savais que par le passé des sociétés magiques organisées avaient existé. Les Spérotielli étant une très vieille famille noble, ils avaient forcément du faire partie des classes dirigeantes !
Pleine de réflexions, je mis machinalement ma main dans ma poche et sentis son contact. Lisse, doux, rassurant. L’Auer de Genna. Je le pressai de toutes mes forces, espérant qu’il lui signalerait ma présence.
En attendant, je ne savais plus quoi penser.
- Mais les parents de Jakob ? La petite qui allait naître ? Lui demandais-je. Pourquoi ? Ils n’avaient rien à voir avec cette histoire !
- C’était un accident. Je ne voulais pas que cela se passe comme ça. Ils étaient fanatiques des idées de Sperotielli. Ils ne voulaient pas entendre raison. J’ai tenté de discuter avec eux. Tenté de les rallier à mes idées. Ils ont refusé, ils ont essayé de m’attaquer. Sans doute ont-ils eu peur que je m’en prenne à leur fille. Je n’ai pas voulu, ça, ils m’y ont forcé. C’était de la légitime défense.
- Légitime Défense Mordred ! Comment oses-tu parler ainsi ? S’écria en Atlante Don Sperotielli qui venait d'apparaître sur le côté, suivi de Genna, Jakob, Mamie et Monsieur Springle.
Dezmarc grimaça.
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